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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/335

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à l’universelle manie des calembours, en faisaient un par citation latine : Si es, ubi es ? Dans les milieux politiques et parlementaires, on ne s’intéressait plus à Sieyès qu’en tremblant. Par peur d’indiscrètes questions, les hommes en place n’osaient dîner en ville. Tout s’éclaircit cependant, et l’on sut que Sieyès, cédant à un conseil impérieux ou à un mouvement de prudence, avait jugé utile de prendre lui-même l’air des champs, de se retirer pour quelques jours chez un ami, le sénateur Clément de Ris, qui possédait une terre en Touraine. La question vivement posée, celle du renouvellement des assemblées, n’en restait pas moins à l’ordre du jour. On attendait avec impatience que Bonaparte se fût prononcé et que le sphinx eût parlé.

A la fin, le Moniteur parla, publia une série d’articles, mais ce fut pour réprimer les effervescences et les exagérations, d’où qu’elles vinssent, et donner de haut la note juste. Bonaparte sentait qu’à renouveler brusquement le personnel législatif, à doubler le 18 Brumaire par une espèce de second coup d’Etat, il marquerait son gouvernement d’un caractère d’incohérence et d’instabilité ; il donnerait raison à ceux qui prétendaient que tout pouvoir issu de la Révolution ne saurait cheminer autrement que par cahots et secousses ; par la brèche qu’il ferait lui-même aux institutions, il rouvrirait peut-être passage au royalisme, toujours debout et menaçant. D’ailleurs, où trouver un personnel de rechange, à moins de recourir à des hommes par trop suspects aux républicains et que Bonaparte ne comptait employer que plus tard, en les insinuant peu à peu dans l’Etat ? Les membres actuels des assemblées représentent les intérêts nés de la Révolution ; ils représentent la classe révolutionnaire établie et possédante ; Bonaparte a fait pacte, en Brumaire, avec ces hommes et ne peut encore se passer d’eux. S’il tient aujourd’hui à les avertir, à leur faire sentir le frein, il veut en même temps les protéger et les couvrir.

Dans le conflit entre tribuns et journalistes, le Moniteur reprend à la fois les uns et les autres. Il constate un manque général de sang-froid et reproche à tout le monde de vivre sur le passé : « Qu’ils sont loin du présent…, les hommes qui ont voulu essayer la ridicule répétition des scènes si vieillies et si usées des déclamations de tribune, et ceux qui, pour rappeler des souvenirs du même genre, veulent faire croire qu’on est encore au temps des exils, des exclusions, des conspirations inventées