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charivari des musiques ? Puis, pour installer la salle d’assemblée, les bureaux et dépendances, il avait fallu non seulement déplacer un concert, mais fermer plusieurs salons de jeux, expulser militairement les joueurs qui s’obstinaient à se réunir, déranger diverses industries, plus ou moins interlopes ; les intéressés faisaient grand bruit, se plaignaient qu’on eût exproprié « leur innocent commerce, » à quoi les journaux répliquaient qu’il s’agissait plutôt du « commerce de l’innocence. » Dans l’espèce d’émoi causé par ces incidens, le tribun Duveyrier trouva occasion à placer un discours tout retentissant de déclamations révolutionnaires. Il approuvait, quant à lui, qu’on eût mis le Tribunat au lieu où la Révolution avait fait ses premières armes ; c’était là qu’en un jour immortel Camille Desmoulins et ses émules avaient ameuté le peuple pour le lancer à l’assaut de la Bastille et abattre ce rempart de la tyrannie. Il importait que de tels souvenirs, de tels exemples restassent toujours présens à la mémoire des tribuns : « Dans ces lieux, si l’on osait parler d’une idole de quinze jours, nous rappellerions qu’on vit abattre une idole de quinze siècles. »

La majorité de l’assemblée accueillit ces mots avec une stupeur épouvantée. Bonaparte apparaissait déjà si fort, si redoutable, si impérieux, qu’un outrage à sa personne semblait ressusciter le crime de lèse-majesté. Le soir, l’émotion en ville fut grande : on disait que Duveyrier allait être arrêté. II n’en fut rien, et le belliqueux tribun, ami d’ailleurs de Leclerc, coucha dans son lit. Au cours d’une des séances suivantes, consterné de sa propre audace, il essaya de rétracter ses paroles, sous couleur de les expliquer, et Riouffe, ancien flagorneur du Directoire, se répandit sur le compte de Bonaparte en adulations éperdues, à quoi le président Daunou coupa court assez dignement, en rappelant l’orateur à la question. Quant à Bonaparte, sous le coup qui lui avait été directement asséné, il ne bronchait pas et demeurait immobile, laissant à l’opinion le soin de faire justice.

L’avertissement donné aux tribuns ne vint pas du pouvoir ; il vint du public ; il fut prompt et rude. Ainsi, disait-on de tous côtés, ils sont incorrigibles, ces bavards, ces factieux, qui ont sacrifié tant de fois l’intérêt de la France à un effet oratoire. Il a suffi de leur rouvrir une tribune pour que l’on entende à nouveau ces motions, ces appels incendiaires, qui menacent de remettre encore une fois tout en combustion. Depuis deux mois