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En matière de presse, Fouché fit néanmoins un coup de maître. L’organe attitré des Jacobins extrêmes, le Journal des Hommes libres, réduit dans les derniers mois à s’appeler successivement l’Ennemi des oppresseurs de tous les temps, puis le Journal des Hommes, puis le Journal des Républicains, continuait à mener une existence précaire, mais restait en faveur auprès des groupes avancés. Au lieu de détruire cette espèce de puissance, Fouché l’absorba. Subventionnant désormais le journal sur les fonds de la police, il lui imposa une rédaction nouvelle, recrutée parmi les plus équivoques pamphlétaires de la presse jacobine, hommes à vendre, qui reçurent mission de louer Bonaparte et surtout son ministre sur le ton du Père Duchesne. Le 7 frimaire, le journal reprit son ancien titre, — les Hommes libres, — et cette résurrection d’un nom parut à elle seule donner un gage aux démocrates exaltés. Le journal reparaissait enragé contre la réaction et ses suppôts, mais en même temps, avec un cynisme discret, il évoluait vers Bonaparte, auquel il accordait des éloges bourrus.

Fouché rendait ainsi une voix à l’opinion, sinon à l’opposition jacobine. Il s’en servirait pour appuyer sa politique personnelle. Fouché jugeait que la Révolution avait rempli son but et devait s’arrêter, puisqu’il était ministre ; il la voulait désormais fortement conservatrice d’elle-même, bien constituée, solidement assise, assagie même et pacificatrice ; il reculait moins que personne devant certaines audaces de libéralisme et de pardon, mais à la condition que les places et le pouvoir demeurassent l’apanage exclusif des révolutionnaires, y compris les plus affreusement compromis, dont la fortune s’identifiait avec la sienne. Or, il sentait que le mouvement des esprits, quoique réprimé dans ses premières effervescences, continuait de porter à droite. Autour de Bonaparte, un parti de droite se formait ; composé de Lucien, Rœderer, Talleyrand et autres, il essaierait très vite de pousser à l’établissement d’un principat entouré de formes et d’institutions monarchiques, et Fouché craignait que la réaction, si on la laissait s’opérer dans les choses, ne finît par tourner contre les personnes. Donc, en face des élémens et des influences de droite, il s’institue hardiment le ministre de la défense révolutionnaire. La résurrection du Journal des Hommes libres est l’un des moyens qu’il emploie. A lire chaque matin dans leur feuille d’ordurières invectives contre la religion et les