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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/21

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A partir de onze heures, il est hasardeux de sortir. Sur les milliers de réverbères allumés, il en est un très grand nombre qui clignotent rapidement et s’éteignent. La rue appartient aux rôdeurs, aux filous, aux coupe-bourses, opérant isolément ou par bandes ; les attaques se multiplient, et de toutes parts s’éveillent dans l’ombre des grouillemens suspects. Pourtant les rues mal éclairées, peu sûres, s’égaient çà et là d’une rumeur d’orchestres et d’un flon-flon de ritournelles. La grande folie dansante et trépidante d’après Thermidor n’est pas entièrement passée : si Paris n’a plus les six cent quarante-quatre bals publics de l’an V, il en comptera encore plus de trois cents au printemps de la première année consulaire. Dans les mois d’hiver où nous sommes, les grands jardins de danse et d’amour, Tivoli, Marbœuf, Biron, l’Elysée, ont éteint leurs feux ; le plaisir se resserre à l’intérieur et se calfeutre, mais s’annonce par des portiques lumineux, des verroteries de couleur, des appels et des musiques. Par intervalles, le pas lourd des patrouilles retentit, des « qui vive, » des « garde à vous » se répondent. Les patrouilles de ligne et de garde nationale se croisent, arrêtent les passans inoffensifs et les forcent à exhiber leur carte de sûreté, mais laissent circuler les voleurs et les prostituées, laissent sans surveillance les endroits de plaisir et de débauche ; dans l’aspect de Paris nocturne, c’est un mélange d’état de siège et de bal public.

La prostitution est l’une des plaies qui s’étalent. Partout elle déborde, envahit ; au Palais-Royal, l’armée des filles, la prostitution à perruque blonde et à falbalas tenant marché au foyer du théâtre de la Montansier, que Bonaparte n’osera fermer par crainte de mettre contre soi « tous les vieux garçons de Paris ; » les galeries inabordables même pendant le jour aux honnêtes femmes ; dans toutes les dépendances et entours du palais, des dépôts de filles ; dans le quartier Honoré, dès que le soir vient, les filles prenant possession de la rue ; sur le boulevard Italien, des filles ; sous le péristyle de l’Opéra-Comique, des nymphes vagabondes, outrageusement décolletées malgré la froidure ; sur le boulevard du Temple, des créatures de quinze ans et de seize ans s’offrant à la corruption publique ; aux Tuileries, au Luxembourg, aux abords de tous les spectacles, aux abords des grandes écoles, des filles ; et sur les berges du fleuve, entre les madriers entassés et les campemens de débardeurs, des femmes se prostituent au grand air, sous la bise.