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A mesure que la journée s’avance, le beau monde paraît. Qu’est ce beau monde ? « Les jeunes gens qui ont remplacé les marquis, les pages, les mousquetaires, etc., sont des fournisseurs, des agioteurs, des clercs de procureurs [1]. » Ils montent à cheval, conduisent leur phaéton, exhibent leur maîtresse, s’en vont à Mousseaux ou au bois de Boulogne, s’en vont faire une partie de barres ou fortifier leur musculature par des exercices renouvelés de l’antique, car on vise à l’athlétisme par grécomanie, comme on y visera plus tard par anglomanie : « ils parlent de femmes, mais encore plus de chevaux. » Ce monde vit beaucoup hors de chez soi, tient salon dans l’après-midi chez Frascati chez Garchy, le limonadier à la mode. Les gens qui se piquent de goûts plus relevés s’en vont bâiller aux conférences organisées par le Lycée des Arts, par le Portique républicain, ou soupirent après la réouverture des concerts donnés par la Société des amateurs, rue de Cléry, Les trente-cinq banques de jeux publics et patentés, les innombrables tripots s’emplissent, et les heures s’y écoulent fiévreuses. Par-dessus un fond terne de bourgeois déprimés et d’honnêtes gens aspirant confusément à une existence mieux réglée, une société de parvenus et de déclassés s’agite, brille, s’ébat ; elle doit tout à la Révolution et se plaît aux « bavardages contre-révolutionnaires, » fait des mots, tranche et déraisonne sur tout, montrant au fond « une soumission absolue à tous les événemens ; » elle vise à imiter le ton, les manières, les ridicules des anciens nobles, et sent foncièrement le ruisseau, unit « les vices de la cour à ceux de la Courtille [2]. » Chez elle, nul souci de l’avenir, nulle préoccupation de fonder. Si la folie dagiotage sur les assignats et de spéculation universelle est passée, combien de gens passent encore leur journée à courir au coup de bourse ou au coup de dés, au lucre immédiat, au plaisir d’un moment, à l’aventure d’argent ou d’amour.

Dans les rues passagères et marchandes, c’est l’heure des emplettes. Les magasins s’enjolivent à miracle, avec leurs devantures avenantes, leur luxe de moulures et de colonnettes. Les boutiques qui prospèrent, ce sont celles qui tiennent débit de frivolités, plumes, rubans, dentelles et fanfreluches. Les femmes viennent y chercher de quoi faire le décor miroitant et non le fond de leur toilette, car elles continuent à ne porter « qu’un

  1. Lettres de Charles de Constant, 63.
  2. Ibid., 31.