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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/935

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insistent, mais à ces syncopes qui tremblent, à ces voix qui se dégradent, donnent bien l’impression d’une foi malgré soi défaillante et qui se lasse au moment d’être confirmée ! Il semble que tout faiblisse et que tout manque, alors que tout va s’accomplir.

C’est ici comme le seuil de l’œuvre futur de Wagner et de son génie. De Tannhäuser à Parsifal on peut ici l’entrevoir. Je dis son génie encore plus que son talent ou son métier et surtout, ou seulement, son génie religieux. Les trois premières notes (la rencontre et le salut réciproque des apôtres) annoncent un autre salut, affectueux et fraternel aussi, celui de Wolfram à Tannhäuser retrouvé. Partout à travers ces chœurs sacrés on sent flotter, s’attirant déjà, déjà désireuses de se rejoindre, les molécules sonores, les atomes de mélodie et d’harmonie qui bientôt formeront le chœur des Pèlerins. Mais regardons et pour ainsi dire écoutons plus loin dans l’avenir, aussi loin que nous pouvons entendre. Voici les chants tombant du ciel. Voici, partout répandu sans être formulé nulle part, cet Amen de la liturgie de Dresde, qui dans Parsifal un jour montera de la tonique à la dominante, d’un mouvement si simple, si lent et si doux. Dans la dernière partie, au-dessus des traits de violons de Tannhäuser, voici le thème — irrécusable celui-là — des chevaliers du Graal. Et surtout voici des hommes qui mangent et boivent ensemble le corps et le sang du Seigneur. Ainsi par le sujet, par la disposition matérielle, quelquefois même harmonique et mélodique des voix, la Cène des Apôtres, une des premières œuvres de Wagner, annonce ou rejoint la dernière, et le maître nous apparaît tout entier, consacrant les prémices et les reliques de son génie au grand mystère chrétien.

Mais ce n’est pas seulement un aspect et, pour ainsi dire, le mode ou l’éthos religieux de ce génie, c’en est le fond, l’être même, qui se révèle et qui éclate ici. L’entrée longuement différée, mais émouvante, mais sublime de l’orchestre, aie sens et la valeur d’un symbole. Songez seulement à ceci : l’orchestre intervient pour accompagner l’arrivée de l’Esprit-Saint et surtout pour la représenter. L’Esprit, c’est donc l’orchestre, et Wagner reprend et relève le vieux mot du moyen âge : « Symphonialis est anima ; l’âme, ou le souffle, est symphonie. » Ce souffle, un souffle de feu, va se répandre par l’orchestre et non par les voix. D’abord il n’est qu’un frémissement, qui circule, subtil, et gagne de proche en proche. Rien ici de pittoresque ou d’imitatif, encore moins de complexe, comme à la fin de la Valkyrie. Un simple trémolo, voilà tout ; mais depuis si longtemps on n’entendait que des voix, qu’on ne croyait presque plus d’autre musique possible, et que ce léger frisson