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à tour ; le geste devance le son, et l’audition, retardant sur la vue, en même temps qu’incomplète est boiteuse. Une fugue surtout — et la fugue dans l’oratorio n’est pas rare — une fugue, à l’église, est insaisissable ; littéralement elle fuit.

Ainsi nous ne parlons tous aujourd’hui que du « milieu, » nous en affectons le souci, mais nous en méconnaissons les lois. Nous jouons au concert la musique de théâtre ; au théâtre la musique de concert, à moins que ce ne soit à l’église, et dans ce dernier cas, ayant rêvé sans doute une convenance sacrée et grandiose, nous ne rencontrons qu’une disparate et une incompatibilité.

Les conditions ou les difficultés locales n’ont pas compromis le très grand succès de M. d’Harcourt, et sa nouvelle entreprise ne saurait, tout, qu’ajouter à ses mérites déjà anciens. Il est bon de faire entendre, ne fût-ce que de loin et comme d’une oreille, le Messie et la Passion. Il n’est même pas mauvais d’exécuter le récent oratorio de M. Massenet, la Terre Promise. Le musicien de Manon a rêvé cette fois d’écrire lui aussi son Déluge : je veux dire une œuvre tout ensemble austère et religieuse. En dépit de leur charme, souvent exquis, Marie-Madeleine, Ève et la Vierge ne réunissaient pas ces deux caractères : le premier y manquait assurément et l’autre y était un peu spécial et comme douteux. En général, et sous réserve faite à l’avance d’un ou deux passages particuliers, la Terre Promise témoigne d’une inspiration, au moins d’une intention plus purement sacrée. On n’appellera pas, ou presque pas, aujourd’hui M. Massenet le Renan de l’oratorio, le musicien féministe et délicieux de « la piété sans la foi. » Respectueux non seulement des faits mais du texte, il a choisi dans l’Ancien Testament, aux livres du Deutéronome et de Josué, un épisode sans amour, un sujet viril et guerrier. Dans une des notices, distribuées chaque mois aux auditeurs de Saint-Eustache et qui me paraissent, à tous égards, le parfait modèle du programme musical, M. Charles Malherbe a résumé les trois parties de l’ouvrage :

« La première, intitulée Moab, rappelle l’alliance que Dieu fit jadis avec Moïse sur le mont Horeb, la promesse reçue de passer le Jourdain et de pénétrer dans une contrée fertile qui s’étendra jusqu’à l’Euphrate ; la malédiction prononcée contre ceux qui n’observeront pas la parole du Seigneur, et la prospérité réservée à ceux qui pratiqueront sa loi.

« La seconde, intitulée Jéricho, montre le siège de cette place forte, qui arrêtait la marche des enfans d’Israël, l’écroulement de ses murailles au son des sept trompettes du jubilé et l’anathème lancé contre l’impie qui voudrait la relever de ses ruines.