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ultra-sensible, et — qui le croirait encore ? — enclin à de toutes petites superstitions, bien qu’il se moque des superstitions d’autrui.

Homme de famille, homme de mouvement, homme de plein air, homme d’allures libres et de libre fantaisie, on est donc fondé à dire de Bismarck qu’il s’est conquis sur lui-même, qu’il a imposé à l’homme privé l’homme d’Etat, et que son caractère, celui sous lequel il demeurera dans l’histoire, fut pour une large part l’œuvre de sa volonté. Il fut ce Bismarck parce qu’il voulut l’être, et il le voulut parce qu’il le fallut. Il le devint sous l’influence et en quelque façon par l’avertissement de ce sens pratique et réaliste qui lui découvrait, au fond de ses solitudes de Kniephof et de Jarchelin, l’État prussien comme il était et la patrie allemande comme elle devait être.

C’est dans ses : Il faut ! et dans les : Je veux ! qui y répondent en secret qu’il convient de chercher la conciliation de ses contradictions et le secret de la fusion de ces deux Bismarcks différens ou même opposés, à présent rejoints, reliés, unifiés et qui font type. C’est parce qu’il le fallait, et parce qu’il l’a voulu, que, ministre à ses propres yeux par la grâce de Dieu, et par elle, par une sorte de décret providentiel, voué à la politique, Bismarck s’est modelé sur les nécessités nationales l’âme, — on serait tenté de dire la conscience qu’il fallait, — pour réussir dans la politique, où le succès, quand il est le bien de l’Etat réalisé, peut ne pas endormir encore tous les scrupules de la morale privée, mais, devant la morale d’État, est plus que l’absolution de l’homme d’État, plus que sa justification, où il est comme la consécration et comme la démonstration même du droit. — Ce que Bismarck était de par la nature, et comment il s’est transformé pour la politique, c’est maintenant ce qu’il s’agit de montrer.


CHARLES BENOIST