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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/610

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chez lui, aucune émotion morale, aucune commotion physique ne l’abolit. « Jadis, raconte-t-il, j’eus un accident étrange, qui démontre bien que l’intelligence de l’homme dépend de sa cervelle. Un soir, je revenais chez moi avec mon frère, et nous allions aussi vite que le pouvaient nos chevaux. Mon frère, qui me devançait, entendit soudain un terrible craquement ; c’était ma tête qui se cognait contre le sol… Je m’évanouis et, lorsque je revins à moi, je n’avais qu’une moitié de ma connaissance. Je veux dire qu’une partie de ma raison était bonne, tandis que l’autre ne l’était pas. En examinant mon cheval, je vis que la sangle était rompue. J’appelai mon valet, il me donna son cheval et je revins chez moi. Lorsque mes chiens vinrent à ma rencontre en aboyant, je pensai que c’étaient des chiens étrangers, je me fâchai, et grondai les chiens. Je dis que mon valet était tombé en route et qu’on devait aller le chercher sur un brancard… Je me couchai ensuite après avoir demandé à manger. Le lendemain, quand je m’éveillai, tout allait bien. Cette aventure est singulière. J’avais examiné la selle, je m’étais fait donner un autre cheval, et autres choses semblables. J’avais compris le côté pratique et non le reste. La chute n’avait amené sur ce point aucun trouble [1]. » M. de Bismarck ajoute qu’il ne croit pas exagérer en disant qu’il est tombé de cheval plus de cinquante fois, et il en cite encore divers exemples ; pas une seule fois il ne lui est arrivé de ne plus comprendre « le côté pratique ; » pas une seule fois le sens pratique n’a été en lui suspendu ; et pas une seule fois il n’a cessé de voir nettement ce qu’il fallait faire.

Voir ce qu’il faut faire et le faire, tout est là. Ne pas le voir ou ne pas le faire, c’est cela qui engage vraiment, et c’est cela seul qui engage la responsabilité de l’homme d’État. Telle est, du moins, la conception particulière que Bismarck se fait de l’homme d’État et de ses responsabilités : la pire faute qu’il puisse commettre, c’est de perdre les occasions. « On n’est pas tous les jours en mesure de remédier à une situation dangereuse, et l’homme d’État que les événemens mettent en posture de le faire, et qui n’en profite pas, assume une grande responsabilité [2]. » Mais une faute à peine moins grave serait de prendre pour une occasion ce qui n’en est pas une : autrement dit, il faut n’agir qu’à coup sûr et ne partir qu’à temps : « J’avais la

  1. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 223, mercredi 9 novembre.
  2. Pensées et Souvenirs, trad. Ernest Jaeglé, t. II, p. 84.