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Landgrave ! Pour ce qui est d’être dur, ce n’est pas ce qui me manquerait. Mais, malheureusement, on n’est pas Landgrave [1] ! »

Ce qui est derrière le dos, ou plutôt sur la poitrine de Bismarck, qui n’est pas Landgrave, c’est le Landgrave, c’est le Roi, ce sont les landgraves et les landgravines, les princes, la Reine et les princesses. Ce qui le retient et le cloue en place, la « respiration coupée, » ce n’est ni un scrupule, ni une crainte, ni quoi que ce soit qui ressemble à un obstacle ou à une objection de morale, c’est simplement qu’il n’est pas landgrave… Sans quoi, et s’il l’était, il prendrait bien cela sur lui, » il « formerait bien sa conscience là-dessus ; » et ici, ne le saisissons-nous pas tout vif ? Former sa conscience sur la nécessité : « Assouplis ton âme, forme-la à ne point se départir du bien, si tu le peux, mais à se résoudre au mal, si tu t’y vois obligé, » c’est justement le conseil du Prince, et, quant à lui, Bismarck, pour ce qui est d’être dur, ce n’est pas ce qui lui manquerait. Ce n’est pas, en effet, ce qui lui manque, dès qu’il est Landgrave, ou dès qu’il n’a plus sur la poitrine quelque landgrave importun et timide.

Son vocabulaire, au long du terrible hiver de 1870, est presque réduit à trois mots : fusiller, pendre, brûler ; à peine y conserve-t-il, pour les heures de détente : affamer, déporter, ruiner. « Il serait parfaitement raisonnable de s’emparer des habitans de quelques milles carrés et de les envoyer en Allemagne, où ils coloniseraient sous bonne garde, partout où, du fond des bois, ils tirent sur nos convois, où ils enlèvent les rails des chemins de fer et jettent des pierres sur la voie [2]. » Les maisons abandonnées, « on ferait bien de les brûler toutes [3]. » Un jour qu’on parle de l’indemnité à imposer aux vaincus, et que quelqu’un hasarde le chiffre, déjà énorme, de trois milliards et demi : « Absurde ! dit tranquillement Bismarck, je leur demanderai beaucoup plus [4]. »

D’être dur, non, ce n’est pas ce qui lui manque, et il peut l’être bien autrement encore. Le général Reille, avant la capitulation de Sedan, réclame des conditions plus honorables ou plus douces : sinon, dit-il, « plutôt que de se soumettre, les troupes se feront sauter avec la forteresse. — Je lui dis : Faites sauter [5] ! » « On

  1. Voyez M. Busch, Le comte de Bismarck, p. 309, dimanche 4 décembre 1870.
  2. Ibid., p. 178, mercredi 19 octobre.
  3. Ibid., p. 202, mardi 1er novembre.
  4. Ibid., p. 190, mardi 25 octobre.
  5. Ibid., p. 275, mardi 22 novembre.