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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/595

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je le vois, compter sur les hommes, et je suis reconnaissant de chaque trait qui me replie en moi-même [1]. »

A « chaque trait qui le replie en lui-même, » Bismarck apprend donc à ne compter que sur lui-même : et ce pessimisme le jette dans une espèce de fatalisme : « Comme Dieu voudra ! » mais non résigné, non découragé, très actif : « Et comme, avec Dieu, je pourrai ! » En repassant l’histoire de ses ancêtres, il a fait une remarque et, n’en faisant point qu’aussitôt il ne s’applique, il en tire la conclusion, dont, vingt années durant, l’Europe éprouvera la rigueur : « Ma filiation, a-t-il dit, se compose successivement d’une génération rossée et d’une génération rossante [2]. » Et, à la vérité, — c’était pourtant en 1872, — il se rangeait bien dans la génération « rossée ; » mais trois grandes guerres, toute sa politique intérieure, toute sa politique extérieure, lui donnaient un triple démenti ; et le monde entier n’avait que trop de raisons de le faire rentrer dans la génération « rossante. » C’est de celle-là qu’il était, qu’il avait voulu être.

S’il n’est pas sûr qu’il ait jamais prononcé le mot fameux, dont il fut devant ses contemporains et dont il restera probablement devant la postérité l’éditeur responsable : « La force prime le droit [3], » il n’en est pas moins hors de doute que c’était bien le fond de sa pensée et le fond même de sa politique. Non point en ces termes précis : La force prime le droit ; mais en ceux-ci ou à peu près : La force est la base, le support, l’armature du droit ; la force manifeste, affirme et maintient le droit ; la force est la réalisation, la matérialisation du droit ; le droit se fonde sur la force et se conserve par elle ; à un certain moment, c’est la force qui dit le droit, et qui peut-être ne le crée pas, mais qui le déclare et qui le démontre, et, sans la force, il n’y a pas de droit. C’est-à-dire, — car le cas est le même pour le droit et pour la morale, — qu’en droit, sans la force, il pourrait y avoir un droit, mais qu’en fait, sans la force, il n’y en a point. Et de qui donc est cette pensée ? — ce n’est pas de Machiavel, c’est de Pascal : — « Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. La justice

  1. A M***, à Francfort. De Saint-Pétersbourg, 22 août 1860. Ibid., p. 132-133.
  2. Proust, p. 5.
  3. Dans la séance même du 27 janvier 1863, Bismarck, nia, en effet, qu’il ait prononcé ce mot. — Voyez Proust, Le Prince de Bismarck, p. 168.