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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/467

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demandant s’il accepterait la place de secrétaire général de la Société : précieux honneur qui, un mois auparavant, l’aurait comblé de joie. Mais, depuis un mois, un profond changement s’était opéré en lui ; la vie avait pris à ses yeux une signification nouvelle, et de nouveaux devoirs lui étaient apparus, des devoirs qui ne lui laisseraient guère le temps de diriger les travaux d’une société savante. Il avait donc refusé le poste qu’on lui offrait, et renoncé du même coup à toutes ses anciennes ambitions de savant. Le savant avait fait place, désormais, au révolutionnaire. Et voici comme il nous raconte lui-même cette étape décisive de sa conversion :

Souvent les hommes traînent, leur vie durant, un certain harnais politique, social, ou domestique, simplement parce qu’ils n’ont pas le loisir de se demander si l’œuvre qu’ils font est bonne ou mauvaise. Les années se passent, chaque jour amène une nouvelle tâche, et l’on va devant soi, sans pouvoir réfléchir au chemin que l’on suit. Tel était mon cas, dans l’active existence que j’avais menée jusque-là. Mais à présent, pendant mon voyage en Finlande, j’avais du loisir. Quand, assis dans une charrette finnoise, je parcourais des plaines qui n’avaient nul intérêt pour le géologue, ou quand je me promenais d’une colline à l’autre, le marteau sur l’épaule, je pouvais penser. Et sous mes préoccupations scientifiques une idée se faisait jour avec persistance, une idée qui me touchait plus à fond que tous les problèmes de la géologie.

Je voyais l’immense somme de travail que dépensait le paysan finnois pour faire fructifier le sol de son pays, et je me disais : « Je vais écrire pour lui, je lui indiquerai des procédés de culture meilleurs et plus efficaces. Ici telle machine américaine pourra lui rendre d’inappréciables services, là tel engrais doublera la récolte. » Mais aussitôt je songeais tristement : « A quoi bon parler de machines américaines à ce paysan, quand il a à peine assez de pain pour vivre d’une moisson à l’autre ? A quoi bon lui parler de machines américaines, quand je sais que tout l’argent qu’il pourra gagner ne lui servira qu’à payer la rente et l’impôt ? Ce que je dois faire pour lui, c’est de l’aider à devenir le maître de ce sol. Alors seulement il pourra lire avec profit les livres que je rêve d’écrire pour lui… »

« Certes, me disais-je encore, la science est une force infinie. L’homme a besoin de savoir, l’homme doit savoir. Mais nous savons déjà beaucoup. Ce qu’il faut désormais, c’est que la science devienne la possession de tous ! Les masses ont besoin d’apprendre, elles désirent apprendre, elles peuvent apprendre. Ici, sur la crête de cette longue moraine qui court entre les lacs, voici un paysan finnois plongé dans la contemplation des superbes nappes d’eau, parsemées d’îles, qui s’étendent devant lui ! Pas un de ces paysans, si pauvre, si foulé aux pieds qu’il puisse être, ne passe en cet endroit sans s’arrêter pour admirer la scène. Et voici un autre paysan qui, debout au bord du lac, chante une mélodie si belle que le plus habile musicien lui envierait de pouvoir chanter avec autant d’expression et de charme. Tous deux ces paysans sentent profondément, tous deux rêvent, tous deux pensent. Ils sont prêts à étendre leur connaissance. Donnez-leur seulement des