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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/414

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tous les jardiniers, Peiresc a une terreur superstitieuse de la lune. « Le plant a-t-il été arraché en bonne lune ! » grave question, car « les gens éclairés lui affirment que les borderies sont meilleures plantées hors de lune croissante pour demeurer plus « basses sur terre. » Enfin l’opération est terminée à son gré : « les cabinets sont plantés d’ormeaux aux encoignures et l’entre-deux garni d’aubespin et de coudrier et il a fait entrelasser une vingtaine de petites platanes qui, grossissant vitement, feront un bel effet. » Il avait d’abord pensé y mettre aussi des mûriers blancs ; mais il a changé d’avis, « les mûres quoique petites auraient importuné en leur saison ceux qui voudraient prendre le frais dans ces cabinets. Outre aussi que cet arbre se revêtit fort tard de verdure et se dépouille plus tôt que tout autre. » Dieu soit loué ! la lune a été bonne ! Les plantations ont réussi et vers la fin d’avril suivant, Peiresc annonce avec fierté à Valavès que les ormeaux des cabinets « bourgeonnent à grande force comme les autres arbrisseaux, et les platanes ou sycomores sont déjà tout vêtus, la pluie leur étant venue fort à propos. »

Comment n’être pas touché d’un amour de la nature si vif, si rare à cette époque. On en pourrait à l’infini multiplier les témoignages car la correspondance de Peiresc abonde en ces traits charmans. Ils achèvent, en tout cas, de donner sa physionomie particulière à notre érudit. Cet excellent jardinier, cet amoureux de la campagne et de la retraite, a été, on ne saurait l’oublier, non seulement un des hommes les plus instruits de son temps, mais peut-être le plus grand excitateur d’idées et certainement le plus désintéressé qui fut jamais. Sur bien des points, il a devancé son époque. Ouvert à toutes les nobles études comme à tous les généreux sentimens, il n’a eu d’autre préoccupation dans la vie que de faire profiter les autres de son savoir et de sa bonté.


EMILE MICHEL.