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îles dormantes que le monde s’est rapproché. En 1838, un certain Shojô, à moins que ce ne fût son ami Kazan, — tous deux payèrent de leur vie l’audace de leurs idées, — publia, sous le titre romanesque : Histoire d’un Rêve, une brochure aussi singulière qu’instructive. Les Hollandais avaient prévenu le gouvernement qu’une maison américaine, désireuse d’entrer en affaires avec le Japon, équipait un navire, le Morrison, et se proposait d’y rapatrier sept Japonais qu’une tempête avait jetés sur les côtes chinoises. L’auteur imagine qu’un soir, à l’heure où l’esprit flotte entre le songe et la réalité, il se vit transporté dans un cercle d’hommes graves et de savans, qui s’entretenaient de la nouvelle. Refusera-t-on de recevoir ce vaisseau, comme on l’a fait des autres ? Les vieilles lois persisteront-elles en leur implacable rigueur ? Le dialogue se développe sur un ton de bonne société, sans éclats de voix ni saillie. Pour qui sait la lenteur des conversations japonaises, les hochemens de têtes, les corps immobiles agenouillés autour d’un brasero, cette causerie académique ressuscite dans leur couleur de pénombre les cénacles de l’époque, où, discrètement, avec des précautions infinies, des voix étouffées qui sur les nattes silencieuses font comme un chemin de feutre au pas sonore de la pensée, les encyclopédistes les plus hardis rêvaient une timide émancipation. Nous avons là le résumé de leur ethnographie. Elle est encore naïve, à la façon des vieux atlas où le caprice du dessinateur embellit l’ignorance du géographe. Ils ont cousu des broderies japonaises à des lambeaux de notre histoire. Ils confondent le nom du navire Morrison avec celui du célèbre sinologue, qu’ils se représentent sous la forme d’un daïmio commandant à vingt ou trente mille hommes. Mais ils en viennent enfin, par d’ingénieux détours, à souhaiter sinon l’ouverture, du moins l’entre-bâillement du pays, dans l’intérêt de la science et de l’humanité.

Ainsi, vers le moment où la civilisation occidentale se prépare à forcer les barrières du Japon, le gouvernement du shogun a contre lui une minorité intelligente, qui sent le besoin de se solidariser avec l’espèce humaine, et le sentiment national, que la philosophie confucéenne mieux entendue, la religion shintoïste mieux comprise et une sorte de mysticisme populaire ont ramené au culte de l’empereur. Ce sont en vérité de beaux gages. Le bail des Tokugawa touche à son terme. Le Japon connaîtra-t-il ces combats d’idées qui labourent l’esprit d’un peuple et font