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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/369

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s’étonner de la déchéance impériale. Mais, du jour où l’opulent Yedo rompit avec cette tradition de politesse, peu à peu les yeux que n’obscurcissaient plus les vapeurs de la guerre civile, opposèrent à la magnificence de la cour shogunale le dénuement de l’héritier du Soleil. La paix devait fatalement amener les Japonais à reconnaître que, depuis des siècles, leur tradition politique avait été faussée.

Cette idée subversive, ce fut dans la famille même des Tokugawa, chez le prince de Mito, qu’elle commença d’éclore. Ce prince avait accueilli des philosophes chinois exilés de leur pays, et, sous leur influence, rassembla les matériaux d’une histoire japonaise. Une telle étude ne pouvait que mettre en lumière l’usurpation du pouvoir impérial par des vassaux de l’empereur. Il est probable aussi que les Chinois, plus pénétrans que les Japonais, en leur expliquant la vraie doctrine de Confucius, contribuèrent à réorienter vers le Père de la nation une fidélité que de vieux contresens avaient détournée au profit du shogun. Les principes de Mito cheminèrent lentement à travers le Japon jusqu’aux provinces de Choshiu et de Satsuma, où l’on recueillit avec empressement ces auxiliaires des rancunes invétérées.

D’autre part, le shintoïsme dédaigné par les Tokugawa, éclipsé par les cérémonies bouddhistes, le shintoïsme qui divinise les origines du Japon et la personne de l’empereur, produisit pour la première fois des exégètes et des théoriciens. Ils s’escrimèrent vaillamment contre la civilisation chinoise et contre les moralistes à longue tresse « qui édictaient de si belles maximes et assassinaient leurs maîtres. » Ils vantèrent la simplicité primitive des mikados, montrèrent leur pompeuse décadence et comment le pouvoir, sous l’action des idées étrangères, avait passé de leurs mains dans celles de leurs domestiques. Autant que j’en puis juger, ces philosophes sont de pauvres logiciens, leur métaphysique un prétentieux enfantillage. Mais ils remontaient aux sources mêmes de la vie nationale ; ils réapprenaient à leurs lecteurs et à leurs auditeurs une chronique dont l’étude presque exclusive des annales chinoises avait depuis longtemps effacé le souvenir. Le sens caché de leur parole, la doctrine politique qui s’en dégageait d’elle-même, donnaient à ces vieilleries une jeunesse et une vivacité qui s’insinuaient dans les âmes. Ils essayaient enfin d’éclairer ce chaos endormi d’une petite lueur de sagesse. Ce furent de braves gens et la piété des humbles les entendit.