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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/368

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peuple consiste uniquement dans l’harmonieuse subordination de ses vertus aux fins de sa politique et dans l’asservissement de l’individu à l’Etat, les Japonais religieux, guerriers, obéissans, se maintinrent à une moyenne plus élevée que les nations occidentales.

Mais, pour stationnaire que soit un pays, l’œuvre fatale de la vie continue de s’y élaborer. Pour indestructible que semble un gouvernement, l’opposition et la mort ne s’y fraient pas moins des voies silencieuses. Derrière cette façade d’assurance et de tranquillité, la société des Tokugawa subit le retour des mêmes phénomènes et des mêmes anomalies qui précédèrent et entraînèrent la chute des anciens pouvoirs. Seulement, la prévoyance de Yeyas et la sagesse du Bakufu en ralentissent la marche.

Le shogun, de moins en moins personnel, disparaît derrière ses ministres. Sa cour efféminée, où les grands seigneurs font antichambre et où la concubine s’exerce à la domination, accapare toute la richesse de l’Empire et n’enseigne plus aux jeunes hommes que le dédain du sabre et l’art de se peindre le visage. Yedo devient la ville des courtisanes et des ronins, des glorieuses prodigalités et des vices qui coûtent cher. L’intérieur de la plupart des daïmiates nous présente une image raccourcie de l’histoire nationale. Le daïmio est tombé sous la tutelle de ses principaux samuraïs. Des intrigues se nouent dans son ombre ; des coteries se disputent sa personne ou son héritage. D’un bout à l’autre du Japon, l’inférieur surveille, contrôle, obsède et finalement dirige le supérieur. C’est une des lois les plus constantes de la vie japonaise. Mais le respect de la forme, le souci des apparences, le crainte du Bakufu, l’impuissance des esprits à concevoir un autre régime, brident et dissimulent cette anarchie latente.

L’empereur, pensionné par le shogun, est toujours relégué dans sa résidence de Kyoto. Le gouvernement, qui a oublié les prescriptions de Yeyasu, le néglige ou le traite avec une parcimonie dérisoire. Vers le commencement du siècle, sa divinité n’a plus le sou. Son palais se dégrade ; le toit crevassé laisse filtrer la pluie sur la tête du monarque. Parmi les princes qui l’entourent, les Kugés, quelques-uns sont obligés de gagner secrètement leur vie. Des Japonais m’en ont même cité qui, le soir, incognito, cuisinaient dans les restaurans les plus fréquentés de la ville. Tant que le shogun allait chaque année rendre publiquement hommage au mikado, le peuple ne songeait point à