Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/359

Cette page n’a pas encore été corrigée


tourner élégamment une épigramme de trente et une syllabes, et, aux momens critiques de leur existence, ils se donnaient la coquetterie chinoise d’un impromptu. Quelques-uns préparaient leur improvisation pour l’instant de la mort. Les cinq vers où ils rendaient l’âme étaient l’obole dont ils payaient leur entrée dans la gloire. Leur pensée s’y détournait avec complaisance sur les jolies parures dont la terre avait flatté leurs yeux. Cette nature qu’ils ne craignaient pas d’ensanglanter, ils conservaient pour elle une piété respectueuse et tendre. La vie des bêtes leur était plus sacrée que celle des hommes. J’ai ouï dire que dans les vieilles coutumes du Japon, avant que la Chine y débarquât, nul ne pouvait être mis à mort tant que les arbres étaient en fleurs. Le printemps avait cessé d’étendre sur la vie humaine l’immunité de son sourire. On ne connaissait plus la trêve de ses parfums, mais on les respirait toujours. On ne se lassait point de détailler ses subtiles merveilles. Les hommes gardaient sous le harnois une délicatesse d’impressions et un sentiment des nuances qu’ignoraient leurs contemporains d’Europe.

Le peuple, artisans, laboureurs, marchands, que la suprématie de la classe guerrière avait pliés à l’obéissance et condamnés à la résignation, n’avait pour se distraire que les récits fabuleux, les danses religieuses, la métamorphose des jardins et des bois. Tout ce qui tombait des nuages de sang où se jouaient les destinées du pays germait en ces cœurs obscurs et s’y épanouissait en légende. Leur infériorité sociale les rapprochait de cette terre dont le bouddhisme animait les pierres et les plantes. Rassurés du côté de la tombe par leurs bonzes, qui leur garantissaient, moyennant salaire, un vague paradis, ils penchaient leur âme attentive sur les menues beautés des choses. La curiosité que la nature avait allumée en eux comme une veilleuse dans un sanctuaire rustique, incapable d’éclairer les grandes ombres du ciel, baignait de sa lueur douce des corolles et des brins d’herbe. Une mystérieuse fraternité s’établissait entre eux et les fleurs qui se fanent vite, et les feuilles que les vents balayent, et les pierres dont l’eau des torrens lubréfie les angles. La nécessité de mesurer ses gestes et de peser ses mots, dans une société où la moindre impertinence, le moindre mouvement d’humeur pouvait entraîner la mort, en fit le peuple le plus patient, le plus officieux, le plus facile à vivre que la tyrannie ait jamais façonné. Et si, d’une part, on considère cette noblesse militaire féroce, mais stoïque, de l’autre,