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maîtres eux-mêmes savent encore imparfaitement et surtout pour installer en moi son image réelle ou illusoire, mais telle qu’elle agit en eux. Car enfin j’ai lu leurs chroniques ; j’ai interrogé des érudits ; j’ai parcouru les vieilles provinces, et j’ai compris que ni l’Européen, ni le Japonais, ne pouvaient aujourd’hui la tirer au clair. L’un ne saurait collationner les archives ; l’autre manque de sens critique et n’a pas notre amour de la vérité. Nous en sommes réduits à des chronologies, des anecdotes, des intuitions, des hypothèses. Avez-vous vu par une matinée brumeuse un pays de montagnes ? De l’histoire du Japon, je ne distingue que les cimes, et encore ne suis-je pas bien sûr du rayon qui les éclaire. Et pourtant j’ai besoin de m’y reporter sans cesse afin de m’orienter dans le présent.

J’aperçois alors un peuple d’énergie assez vive mais, un peu courte, qui n’évolue que sous des impulsions étrangères, dont l’originalité ne se révèle que dans l’imitation et dont l’âme me paraît plus compliquée que complexe. C’est un singulier mélange d’idées incultes et de sentimens outrés. Tout m’y semble confus et pourtant très simple. Je redoute cette simplicité et me défie de cette confusion. Jusqu’au XVIIe siècle, je tâtonne à travers les légendes, dirigé seulement à la lueur fixe des traditions et des coutumes. Dès que l’Européen a mis le pied au Japon, je marche plus confiant derrière son falot, et j’arrive au grand jour de la Restauration. Là, j’hésite encore devant des nouveautés qui ne me semblent souvent que de logiques métamorphoses. Mais je veux m’assurer moi-même contre ma timidité ; et, comme après tout je ne suis ni historien ni philosophe, je puis parler de l’histoire du Japon et en philosopher sans crainte. Elle appartient aux voyageurs.


I

L’origine des Japonais est mystérieuse et mystérieuse leur langue. La difficulté qu’ils éprouvaient à nommer leurs ancêtres les a longtemps persuadés qu’ils descendaient des dieux. Ils ne sont pas encore bien convaincus du contraire, et les précis d’histoire qu’on met aux mains des écoliers portent toujours que la Déesse du Soleil fut la première impératrice japonaise. Leur langue leur parut forcément la plus belle du monde puisqu’ils n’en connaissaient pas d’autre. Ils crurent même qu’elle était la seule articulée