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fondre en larmes, Monseigneur se cachant le visage contre la muraille, le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry « pleurant et poussant même des cris d’affliction » tandis qu’ils embrassaient leur frère. C’est que les séparations d’alors entre membres d’une famille royale étaient autre chose que les séparations d’à présent, et que les princes qui se disaient ainsi adieu savaient bien le peu de chances qu’ils avaient de se retrouver jamais.

Peu à peu l’émotion était devenue générale, et ce fut au milieu des larmes et des sanglots de toute l’assistance que Louis XIV, suivi des autres princes, reconduisit le roi d’Espagne à travers le grand salon, jusqu’à la porte qui donnait sur le péristyle. Là il l’embrassa, car l’étiquette ne voulait pas qu’il allât plus loin, et il le laissa partir. Mais l’étiquette fut vaincue par la nature. Le roi d’Espagne s’étant éloigné de quelques pas, Louis XIV ne put y tenir : s’avançant sur le péristyle, il le rappela, et, une dernière fois, il le tint longtemps et étroitement serré sur sa poitrine. Puis, l’abandonnant, il rentra dans l’appartement, et, pour se remettre, se réfugia dans la petite pièce du fond, où la duchesse de Bourgogne vint aussitôt le rejoindre. Seule à seul avec lui, l’enfant qu’elle était encore pouvait mieux que personne sécher les larmes du vieillard.

Cependant, le roi d’Espagne montait dans son carrosse avec le duc de Bourgogne, et s’installait avec lui dans le fond en prenant la droite. Le duc de Berry et le duc de Noailles s’asseyaient sur la banquette du devant, et, à quelques minutes moins une heure, ils quittaient Sceaux pour la première étape de leur long voyage. Nous rejoindrons plus tard le duc de Bourgogne au cours de ce voyage, où nous le verrons pour la première fois faire son métier, car c’est de l’homme que nous avons parlé jusqu’à présent, et il nous reste à étudier le prince. Mais pour l’instant, il nous faut retourner à Turin, et montrer comment la mauvaise humeur, assez juste, sachons en convenir, d’avoir été frustré du Milanais au moment où il croyait le tenir, finit par entraîner Victor-Amédée jusqu’à la trahison.


HAUSSONVILLE.