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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/26

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22 REVUE DES DEUX 3I0NDES.

homme de précaution, il a empoché une bouteille et deux verres et il apporte sur une assiette un poulet rôti.

— Donnant donnant, dit-il avec son petit rire malin, si vous voulez bien partager avec moi votre parapluie, je vous» offrirai de quoi assaisonner votre pain sec.

— Je serais désolée de vous faire attraper un rhume, réplique « la petite dernière. » Montez !... Je vous mettrai à l’abri, bien que vous ne le méritiez guère !

Elle lui ménage une place sous le large parapluie campagnard. Rivoalen déploie un journal sur les genoux de la jeune fille, y pose l’assiette et remplit les verres.

— Là, soupire-t-il avec satisfaction, nous allons faire la dînette gentiment.

— Si j’avais un peu de dignité, reprend Paulette, je devrais ne rien accepter de vous... Mais ventre affamé n’a pas de rancune. Tout de même, vous n’avez pas été correct. Vous auriez dû empêcher cette escapade, qui a scandalisé tout l’hôtel et bouleversé mes parens. Maman est furieuse, mais cela lui passera vite, et demain elle n’y pensera guère ; mon pauvre papa, lui, a été plus sérieusement touché, il est dans les transes, et, de le voir ainsi tracassé, cela m’a irritée contre vous. Je vous croyais raisonnable, et vous vous êtes montré aussi étourdi que les autres...

— Ne me grondez pas, j’en ai été le premier puni... Je ne me suis pas d*u tout amusé... au contraire !

— Vrai ? s’écrie la jeune fille dont la physionomie mobile s’éclaire d’un sourire, vous avez des remords ?

— J’ai celui de vous avoir fait de la peine sans le vouloir, et d’avoir baissé dans votre estime,... à laquelle je tiens par-dessus tout ! . . .

Cependant le grain a passé, un clair soleil glisse de nouveau sur les pâtis mouillés, les tentes détrempées et les légions de véhicules dételés en un coin de la lande. Dans le svelte clocher de la chapelle, des cloches tintent mélodieusement et annoncent la sortie de la procession. Salbris et Lucile se décident à quitter la capote du landau, et se dirigent vers le porche de l’église. Sur leur passage, les commensaux de l’hôtel haussent les épaules et glosent ironiquement :

— Ils ne se quittent pas, murmure la sous-préfète, ils s’affichent sans vergogne !