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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/230

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insignifiant et tantôt de plus vulgaire dans la réalité ! Nihil humani a me alienum n’est pas la devise de la musique. Indifférentes, à moins qu’elles ne soient indignes, il y a des choses et surtout des paroles humaines, qui ne méritent pas d’être chantées. Loin de nous la pensée d’exclure de la musique les humbles et les petits ! Deux fois sacré, le droit des pauvres ne s’exerce pas seulement sur l’argent, mais sur la beauté. Ce droit à la vie esthétique, à l’être supérieur, idéal, la musique l’a reconnu de tout temps aux plus modestes d’entre nous. Le jour où par la voix de Heinrich Schütz, le grand primitif allemand, la musique a chanté, pour la première fois peut-être, le : Venite ad me de Jésus, elle a souscrit à l’appel et à la promesse divine. Elle ne l’a jamais trahie. Beethoven a fait danser des paysans. Il a plaint, — et de quelle sublime plainte ! — la mort obscure de Clärchen, « la petite Claire, » une pauvre fille. Schubert a voué le meilleur de son génie aux gens sans gloire, et même sans nom : au joueur de vielle, au pêcheur de truites, au postillon, et à ce cavalier inconnu qui serre dans ses bras son enfant. La musique, avec le temps, ne s’est pas endurcie : ce sont d’humbles héroïnes que Marguerite et Mireille, et le triste amoureux de Carmen est un brigadier, à peine un peu plus qu’un soldat.

Que la musique aille donc au peuple ; qu’elle soit faite à la fois pour lui et par lui, ou de lui. Mais qu’elle le soit au moins de ce qu’il a de meilleur : de son humilité, de sa misère même, plutôt que de sa trivialité et de sa bassesse. Si plus d’une page de Louise est hautement populaire, d’autres sont loin de l’être ainsi. Dans la scène muette du repas de famille (d’une famille d’ouvriers), au premier acte ; au quatrième acte, dans la berceuse exquise du père essayant de retenir son enfant, un Fromentin aurait aimé ce qu’il nomma si bien, à propos de l’art hollandais — qu’on peut rappeler ici — « la cordialité pour le réel. » En de tels passages, la musique a su, comme dit encore Fromentin « devenir humble pour les choses humbles ; entrer familièrement dans leur intimité, affectueusement dans leurs manières d’être. » A force de bienveillance et de sympathie, elle est montée de l’ordre de l’esprit à celui de la charité. Mais ailleurs, comme elle est descendue et tombée ! La parole, encore plus que le sujet ou l’action, est coupable de sa chute. On aura beau combattre, j’espère qu’on ne vaincra jamais la répulsion de la musique pour ce réalisme qui ne consiste que dans la représentation de la vie la plus ordinaire et surtout dans l’alliance avec le langage le plus commun. Il y a dans cette incompatibilité quelque chose d’instinctif et d’essentiel, ou de spécifique à la