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LA PETITE DERNIÈRE, 19

voluptueuse, que Salbris partage délicieusement. Personne ne s’occupe d’eux. Rivoalen donne ses soins à Tonia, qu’il a grand’peine à maintenir d’aplomb ; Kardec, penché sur ses rames, leur tourne le dos. Ils se sentent comme isolés, loin du monde, perdus au milieu de cette mer qui les couvre d’écume. Leurs corps se touchent étroitement et semblent ne faire qu’un... Jacques rapproche son visage de celui de la jeune fille, et ses lèvres effleurent d’un baiser le cou glacé de Lucile :

— Je vous adore ! lui chuchote-t-il tendrement à l’oreille. Cependant le canot coupe en droit fil les vagues tumultueuses et arrive en vue de la côte, où une excavation rocheuse sjouvre dans la falaise escarpée. Là, le courant est si fort que l’embarcation est ramenée en arrière.

— Attendons la troisième lame, dit flegmatiquement Kardec. Elle arrive, en effet, avec un sourd grondement, enlève le canot sur son dos liquide et le dépose enfin au milieu des galets. Le patron saute sur la grève, retient de sa poigne robuste la coquille de noix et assure le débarquement. Tous les passagers sont maintenant remisés sains et saufs sous les rochers. On prend congé de Kardec avec force poignées de main, puis le canot nage de nouveau vers la grande barque et disparaît dans la houle. Une fois à terre, l’air frais ranime Tonia et son malaise se dissipe. Avec l’aide de Rivoalen, elle grimpe ianguissamment le sentier abrupt qui mène au sommet de la falaise ; Lucile et Salbris les suivent en file indienne, et ils débouchent tous quatre sur la lande. Ils ont encore une demi-heure de chemin à faire, mais, de la hauteur où ils sont, ils découvrent déjà l’entrée de la rivière et le terrain onduleux où la chapelle solitaire de Sainte-Anne dresse sa flèche de pierre. Tandis qu’ils s’avancent péniblement à travers les bruyères et les ajoncs, leurs regards surpris embrassent la vaste lande circulaire, toute noire d’un fourmillement de pèlerins : hommes, femmes, enfans, mendians... Là-bas, près de la rivière, sur le sable doré de la plage, de longues files de charrettes et de breaks bondés de voyageurs se succèdent lentement et font rêver à une étrange émigration de peuplades primitives.

Au moment où, après avoir dévalé jusqu’au pied de la falaise, les deux couples s’engagent dans la route sablonneuse qui mène vers la chapelle, ils voient descendre d’une sorte de panier à deux places le commandant Le Dantec et Paulette. « La petite der-