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Page:Revue des Deux Mondes - 1900 - tome 158.djvu/13

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l. PETITE DERNIÈRE. 9

tête de nos commensaux de l’hôtel, en apprenant que nous avons passé la nuit dehors !

En même temps, son sourire de sphinx continuait à effleurer ses jolies lèvres à l’expression si candide, de sorte que Salbris se demandait si réellement la perspective de manquer le bateau du soir l’effrayait autant qu’elle le prétendait. A l’avant du vapeur, Tonia Desjoberts et Rivoalen, penchés sur le bastingage, devisaient en tête à tête, mais d’une façon moins sentimentale. A la vérité, Tonia essayait de fleureter avee son compagnon. Elle lui prodiguait ses mines les plus provocantes, les plus enjôleuses, mais Rivoalen était trop perspicace et trop expérimenté pour s’émouvoir de ce manège d’oeillades enveloppantes et de suaves sourires. Il sentait que le cœur ni le tempérament de la dame n’y étaient pour rien, et qu’un autre que lui, le cas échéant, eût été honoré des mêmes attentions et des mêmes cajoleries. M me Desjoberts coquetait à froid, simplement pour son propre plaisir et pour n’en pas perdre l’habitude. Rivoalen lui répondait par des galanteries poliment ironiques et conservait toute sa présence d’esprit.

— Vous êtes réellement douée pour le théâtre, lui disait-il d’un ton légèrement gouailleur ; vous nous avez montré l’autre soir que vous jouiez merveilleusement les amoureuses ; mais il y a un emploi où vous excelleriez à coup sûr, c’est celui des grandes coquettes.

— Pourquoi supposez- vous ça ?

— Parce que vous êtes très maîtresse de vous, et c’est là le point capital... Voyez Célimène, elle inspire de violentes amours, mais elle ne les ressent pas... Vous n’avez jamais dû aimer passionnément.

— C’est que je n’ai sans doute jamais rencontré d’amoureux passionné, répliquait Tonia en jouant de la prunelle... Vous savez, l’amour seul attire l’amour, ajoutait-elle avec un invitant sourire qui avait l’air d’insinuer : « Essayez de vous mettre sur les rangs et vous verrez ! » Mais, malgré la triomphante et séduisante beauté de son interlocutrice, Rivoalen ne semblait pas disposé à tenter l’expérience. Il préféra changer la conversation et reprit :

— Pourquoi n’avez-vous pas emmené votre sœur Paillette ?

— Paulette ? répondit Tonia toujours souriante, mais avec un accent un peu acerbe, elle dormait encore quand nous sommes parties .