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vont aux urnes, flanqués d’irrésistibles sergens qui les protègent contre d’autres sergens qui conduisent d’autres électeurs. Ces citoyens par persuasion ont l’air de gens qu’on mène pendre. Ainsi, les soshis assurent au gouvernement le concours des classes censitaires et veillent à ce que les droits civiques ne se rouillent pas aux mains des électeurs indifférens.


Mais au cours des campagnes électorales dont la presse m’apportait l’écho, je m’intéressais moins à la figure des soshis qu’à la fortune singulière de plusieurs candidats. L’acteur étudiant Kawakami, fondateur révolutionnaire d’une sorte de Théâtre Libre, se présentait aux suffrages du douzième district de Tokyo. C’était la première fois qu’un cabotin de profession montait sur l’estrade politique, et tout de même je vis bien que le public japonais n’avait pas encore le sens trop émoussé, car il regimba. Kawakami en fut pour ses frais ; on refusa de l’entendre ; on défendit à des propriétaires de yosé de lui louer leur salle, cette humble salle de conférences où, le soir, d’habiles diseurs viennent conter des contes aux boutiquiers et aux petits bourgeois du quartier. Seules, les femmes travaillèrent à son élection ; les shamisen conspirèrent en sa faveur, et, si l’impertinence de ce comédien est un symptôme inquiétant, les quarante-cinq voix qu’il obtint durent rassurer le gouvernement sur le danger des influences féminines.

La loi japonaise exige que tout citoyen, éligible ou électeur, ait au moins payé quinze yens d’impôt direct par an et dans les années qui précédèrent l’établissement des listes électorales. Kawakami les acquittait ; d’autres, moins heureux que lui, voulaient cependant se faire élire. Ils n’en avaient qu’un moyen : chercher des parens assez argenteux, qui consentissent à les adopter. Comme les noms de famille ne sont pas extrêmement variés, on peut, avec de la chance, accomplir cette passe sans y perdre une syllabe. Voilà mes gens en quête d’un nouveau père, d’une nouvelle mère, de nouveaux ancêtres, d’une nouvelle hérédité. Je ne plaisante pas : rien n’est plus sérieux que l’adoption. C’est elle qui constitue et perpétue la famille japonaise et qui autorise l’Empereur à descendre de Jimmu Tenno, mort cinq ou six cents ans avant Jésus-Christ. Quelques Japonais prétendent même qu’il lui ressemble trait pour trait ; une si pieuse illusion prouve uniquement qu’on attribue à l’adoption de plus beaux