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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/950

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parlait de la femme. De son infériorité physique il concluait à son infériorité morale, et à la nécessité pour elle de rester dépendante vis-à-vis de l’homme. Il ajoutait que la femme a naturellement besoin d’être dominée, qu’elle éprouve naturellement le désir de plaire, et que les soins de la toilette, du ménage, de la vie de famille étaient mieux faits pour elle que les travaux de l’esprit. Autant d’erreurs ! affirme résolument Mary Wollstonecraft. « J’ai probablement eu plus que Rousseau l’occasion d’observer des petites filles. Je puis recueillir mes souvenirs personnels, et y joindre les résultats de nombreuses expériences faites sur des enfans que j’ai vus grandir. Or, je dois déclarer que, loin d’être d’accord avec lui sur le premier éveil du caractère féminin, j’estime qu’une petite fille dont le caractère n’a pas été déprimé par l’inactivité sera toujours plus disposée à jouer en plein air qu’à s’amuser dans sa chambre avec ses poupées. » Quant au désir de plaire et au besoin d’obéir, que Rousseau croit être naturels à la femme, Mary Wollstonecraft n’y voit que le déplorable effet d’un état séculaire de servitude et d’abrutissement. « Sans doute, dit-elle, la femme doit apprendre la pratique de l’obéissance, étant condamnée à vivre sous le joug de l’homme. Mais la nature n’est pour rien dans sa soumission. A considérer la longueur du temps depuis lequel les femmes dépendent des hommes, est-ce chose étonnante que quelques-unes d’entre elles s’accoutument à leurs chaînes ? Leur cas est le même que celui de certains chiens, qui d’abord tenaient leurs oreilles droites : mais peu à peu l’habitude a supplanté la nature, et ce qui était d’abord un signe de crainte a fini par devenir un signe de beauté. »

Mary Wollstonecraft admet cependant, avec Rousseau, l’infériorité physique de la femme ; mais elle se refuse à en déduire son infériorité intellectuelle et morale. Elle affirme que, par nature, la femme est, à ce double point de vue, l’égale de l’homme. La raison, en effet, a été donnée à la femme comme à l’homme, de cela Rousseau lui-même est forcé de convenir ; or, la raison est une émanation divine, un lien qui unit la créature à son créateur ; comment supposer qu’elle ne soit pas toujours égale à elle-même, et qu’elle puisse différer suivant les deux sexes ? Si l’on reconnaît qu’il n’y a qu’une vérité, toute raison doit être également capable de la discerner ; et si l’on reconnaît que le bien est distinct du mal, on n’a pas le droit de supposer que l’homme seul soit capable d’en faire la différence.

Tel est le fondement théorique du féminisme de Mary Wollstonecraft : on y retrouve le rationalisme un peu superficiel de Rousseau et des rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme ; et l’on ne peut