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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/940

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philosophique et brûlent de leur être comparés. Mais cabrioles de l’esprit, calembours énormes, farces indécentes, mièvrerie, rosserie, ironie et trivialité, plaisanteries exotiques, absurdité prolongée, fantaisie travaillée, mystification, tous ces élémens de la « drôlerie » s’étaient déjà trouvés réunis. C’était chez l’ingénieux entrepreneur d’ahurissement que fut le cabaretier Rodolphe Salis. Le souvenir du Chat Noir, voilà celui qu’il fallait évoquer au début d’une étude sur nos humoristes. C’est bien pour cela que l’auteur du livre sur l’Humour et les humoristes n’en fait mention qu’à la dernière page et sans avoir l’air d’y attacher d’importance : signe évident que c’est le point capital et le mot de l’affaire. Le genre humoristique n’est autre que le genre chatnoiresque transporté dans la chronique et le roman. Il ne vaut ni moins, ni plus.

Nous pouvons maintenant répondre à quelques questions qu’on a coutume de poser au sujet de nos humoristes, questions oiseuses au surplus et que je signale uniquement pour montrer qu’il n’y a pas bleu de les poser. On demande : les humoristes, les nôtres, sont-ils gais ? Eux-mêmes s’appellent indifféremment les humoristes et les auteurs gais. Or, on remarque qu’ils manquent en général de ce jaillissement de belle humeur, qui faisait le prix de la gaîté française. On note encore qu’ils affectionnent les sujets lugubres, qu’ils pratiquent volontiers la plaisanterie macabre, et que le spectacle de la vulgarité où ils se complaisent n’a rien de très réjouissant. Mais c’est faire le procès à la gaieté elle-même. De tout temps on s’est égayé de choses qui sont en elles-mêmes fort tristes. On a plaisanté sur la mort, sur la maladie, sur les infirmités, sur les laideurs physiques et morales, et sur les infortunes de toute sorte. Ce qui est vrai seulement, c’est qu’on n’est pas gai parce qu’on veut l’être, sur commande et sous une raison sociale. Les humoristes sont-ils gais ? Ils font effort pour l’être. Ce n’est pas la même chose ; mais de bonne foi on ne peut leur en demander davantage. — Les humoristes sont-ils amers ? Ils se moquent de tout ; est-ce donc qu’ils sont revenus de toutes choses et promènent sur l’univers entier un regard de philosophes désenchantés ? Sont-ils parvenus aux extrêmes limites du scepticisme ou du nihilisme moral ? Nullement. Ils ne nient pas qu’il n’y ait dans la vie de graves problèmes et dans l’existence des heures douloureuses ; seulement-ils pensent que ce n’est pas leur affaire de s’en occuper : à chacun son rôle. Leur raillerie, s’appliquant à toutes choses indifféremment, devient donc, par-là même, inoffensive. L’humour, quand il est mis au service de la pensée ou du sentiment, peut être en effet une arme terrible.