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malgré toutes mes espérances préconçues, je n’ai pas trouvé le moindre vestige des palais de pierres précieuses que devaient habiter les héros de si merveilleuses histoires.

Ce qui paraîtra plus étonnant peut-être, du moins aux yeux des savans occidentaux qui, écartant systématiquement de l’histoire tout le fabuleux, ont la prétention de faire de l’archéologie une science exacte, c’est que, pendant mon séjour à Kachgar, je n’y ai pas trouvé la moindre ruine, soit sous terre, soit au-dessus du sol.

Les archéologues, même les moins idéalistes et les moins hasardeux, avaient le droit de présumer qu’à défaut de palais pavés de pierreries, qui ont pu s’évanouir dans la fumée du rêve ou du pillage, il a dû y avoir là certainement des constructions en pierre commune ou en briques pour loger les plus modestes d’entre les souverains qui, pendant tant de siècles, ont fait de Kachgar leur capitale. Il est probable qu’il devait même y avoir en outre quelques autres bâtimens. Or il n’en reste rien.

Les déplacemens du lit du fleuve, qui peut avoir balayé les ruines anciennes, l’incessante alluvion atmosphérique du lœss, de ces poussières impalpables qu’apportent sans cesse les vents à la surface de toute cette région, peut-être les déplacemens successifs de la ville, à la suite de guerres ou d’événemens (politiques qui sont inconnus à nos historiens, telles sont les causes que l’on est réduit à invoquer pour expliquer ce singulier phénomène.

Aujourd’hui l’aspect extérieur de l’ancienne capitale de plusieurs empires n’a rien de bien imposant. Dans une plaine unie, qui a été le fond d’un ancien lac, et dont le sol est partout formé d’un limon jaunâtre, la ville, entourée de remparts faits du même limon, et entièrement construite elle-même avec cette matière, s’élève sur le bord de l’un des bras du Kizil-Sou. Le fleuve est ici fort amoindri, depuis la montagne, par les emprunts que lui a déjà faits l’irrigation, et traîne ses eaux bourbeuses entre deux rives sans relief et à peine définies.

Trois ou quatre pagodes chinoises, aux toits multiples et superposés, se dressent au-dessus de la masse informe de la ville sarte, où pointent aussi quelques tours, peu remarquables par leurs dimensions et leur architecture, flanquant des médressés, et indiquant ainsi qu’on est là au point de contact des deux civilisations chinoise et turque, et des deux religions en apparence les plus opposées, le bouddhisme et l’islamisme.