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jusqu’alors jamais présenté, les précédons font défaut. Je me suis muni néanmoins d’un passeport semblable à celui de mes hommes, et même plus complet. Il y est fait mention, entre autres choses, de ma qualité de Français.

Le fortin, bâti en terre jaune et d’un faible relief, étale à l’entrée de la plaine ses larges parapets entourés de profonds fossés. Nous y pénétrons par un pont mobile et une porte que garde une sentinelle chinoise. Notre arrivée inopinée provoque un certain émoi, et le commandant du poste, le colonel Ou, qui est là avec une trentaine d’hommes, paraît excessivement perplexe, lorsque je lui décline ma nationalité. Il n’a jamais vu de Français et ne s’attendait certes pas à en voir de sitôt. Mentalement, je crois bien qu’il souhaite de me voir au diable.

Il n’a pas d’ordres pour me laisser passer, et il a une peur effroyable des conséquences qui peuvent en résulter pour lui. Après réflexion, il commence un long discours pour tâcher de me persuader de retourner vers les pays d’où je viens, ce qui lui évitera tous désagrémens. Il a recours pour cela aux argumens les plus saugrenus, en la circonstance, tel l’éloge des charmes de la famille et du foyer. Me voyant résolu à n’en rien faire, il m’offre obligeamment d’envoyer un exprès demander des instructions à son gouvernement et faire viser mon passeport dans les bureaux compétens : il me prie seulement, en revanche, de vouloir bien attendre la réponse sans dépasser le poste qu’il commande. Quoique je n’aie pas plus l’intention d’accepter cette proposition que la précédente, je ne refuse pas de la prendre en considération, et je lui demande combien il faut de jours à un courrier pour aller de Min-Youl à Péking, où siège le Tsong-li-Yamen, qui seul a qualité pour me donner l’autorisation en question. Il me répond gravement qu’en marchant bien, un cavalier peut faire le trajet en quatre mois.

Je lui réplique, non moins sérieusement, que huit mois sont une période assez longue dans l’humble vie d’un mortel, mais que cependant ce temps me paraîtra court s’il m’est donné de le passer dans sa compagnie ou dans son voisinage. J’ajoute que toutefois une chose m’arrête : c’est le délai beaucoup plus considérable encore, et illimité, celui-là, qu’exigera le Conseil pour prendre une détermination. Ce détail seul m’empêche de me ranger à sa proposition essentiellement raisonnable.

Il tente sans succès quelques autres moyens dilatoires ; enfin,