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observations astronomiques portant sur les occultations des satellites de Jupiter et à la confection d’une soupe à l’oignon et d’une omelette au suif, mets que je fabrique moi-même et que je révèle aux Kirghiz, tandis que Souleyman prépare le mouton.

Mes hôtes sont, aussi bien que tous les habitans du Turkestan russe, Sartes ou Kirghiz, grands amateurs de fauconnerie. Ils possèdent dans leur campement, à l’état domestique, un certain nombre d’oiseaux de proie, dont ils me vantent le mérite et le dressage. Il ne m’est pas possible de vérifier ces qualités séance tenante ; aussi bien ne suffiraient-elles pas à me séduire. Mais plusieurs de ces oiseaux me semblent appartenir à des variétés rares ou même inconnues en France. J’en achète trois, que je destine au Muséum de Paris, et que nous emportons vivans. Les hasards de la route leur ont donné d’autres destinations.

J’avais entendu, au moment du coucher du soleil, le chef de l’aoul, qui remplissait en même temps, comme cela arrive quelquefois, les fonctions de mollah, appeler ses voisins à la prière. J’en conclus que j’avais affaire à un Kirghiz quelque peu lettré, et que, les circonstances de voisinage aidant, il serait peut-être à même de me fournir quelque renseignement historique ou biographique sur Machrab.

Plusieurs points piquaient ma curiosité : d’abord, l’extraordinaire popularité de ce saint dans tout le Turkestan ; puis, la situation de son tombeau dans ces montagnes reculées ; et aussi ce titre de roi qui lui est donné tant par ceux qui le vénèrent que dans les textes où il est question de lui. On le nomme fréquemment Chah-Mahrieb ou Chah-Machrab. Avait-il régné quelque part, ce qui ajouterait un nom nouveau à la chronologie des souverains musulmans de ces régions ? Etait-ce un ascète fils de roi, et, dans ce cas, y avait-il là quelque analogie avec le Bouddha ? Enfin, à quelle époque vivait-il ? Autant de points qui pouvaient être intéressans à éclaircir.

Je puis dire, en passant, que je les ai éclaircis plus tard, car, ma curiosité une fois mise en éveil par l’aperçu incomplet que j’eus dans ces montagnes, je persévérai, et j’eus la bonne fortune, l’année suivante, au cours de recherches archéologiques que je fis aux environs de Boukhara, de déterrer un manuscrit complet relatant la vie de Machrab et ses doctrines. J’ai pu rapporter ce manuscrit en France, et j’en donnerai peut-être quelque jour la traduction ou le commentaire.