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immédiate de l’ordre dans le temps [1], » elle unissait l’une à l’autre les deux catégories de l’entendement. Elle projetait en quelque sorte et rendait sensible dans l’espace le rythme, que la musique seule n’organise que dans la durée. Un philosophe a dit cette parole austère : « Tôt ou tard on ne jouit que des âmes. » Il semble que la musique aujourd’hui soit toute âme. Autrefois, associée à la danse, elle eut un corps aussi, un corps harmonieux, un corps divin, et les Grecs l’ont passionnément aimé.


V

Constituée presque exclusivement par le rythme et la mélodie, associée le plus souvent à la poésie et à la danse, la musique, telle que nous venons de l’analyser, occupait dans la civilisation grecque une place d’honneur. Le corps, l’esprit et l’âme antique lui étaient soumis. Mêlée sans cesse à la vie individuelle ou nationale, elle n’y intervenait pas seulement comme un élément de beauté, mais comme un principe de morale, universel et tout-puissant. Loin de n’être qu’accessoire et comme extérieure à cette vie, elle en était une fonction ou plutôt une partie intégrante et essentielle. Ce qu’il y a de plus contraire au génie grec, c’est la doctrine de l’art pour l’art, et surtout c’est la conception, bourgeoise et misérable, des « arts d’agrément. » Les Grecs n’ont jamais cru qu’un art, et particulièrement la musique, pût être sa propre fin, une fin aussi artificielle et frivole. Sans doute il existait alors comme aujourd’hui des musiciens de métier, des virtuoses de profession ; mais, dans leurs jeux, dans leurs fêtes, à tout moment, les citoyens avaient l’occasion, que dis-je, le devoir d’être eux-mêmes des artistes et des musiciens.

Ils y étaient préparés dès l’âge le plus tendre. « Les enfans d’un même quartier allaient chez le maître de cithare, marchant ensemble et en bon ordre, nus, quand même la neige serait tombée comme de la grosse farine. Là ils apprenaient l’hymne : « Pallas terrible, qui ravages les villes », ou « Un cri perce au loin » et tendaient leurs voix avec la forte harmonie que leurs pères leur avaient transmise [2]. » On sait la part que la philosophie a toujours faite à la musique dans l’éducation. « J’appelle éducation,

  1. Lamennais.
  2. Aristophane. — Cité par Taine dans son admirable étude : Des jeunes yens de Platon.