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en être singulièrement restreint : elles ne résonnaient qu’ « à vide » et jamais autrement que pincées, tantôt par les doigts et tantôt par le « plectre, » lequel était beaucoup moins un archet qu’une sorte de petit grattoir. Nous avons quelque peine à concevoir aujourd’hui cette économie ou cette indigence. Les instrumens à cordes se réduisaient à celui-là seul, la harpe, dont nos maîtres classiques ne se sont pour ainsi dire pas servis : il n’y a pas une note de harpe dans les neuf symphonies de Beethoven. Et les sept ou huit cordes de la lyre, de cette lyre dont la fable et l’histoire même nous ont transmis les miracles, ne donnaient chacune qu’un son ! Et ce son unique, le doigt ou le plectre ne pouvait ni le prolonger, ou le « tenir, » ni le lier avec un autre son. Ainsi la mélodie ou plutôt le chant n’était permis qu’aux instrumens à vent. Que la lyre jouât seule ou qu’elle accompagnât la voix, elle-même ne savait pas chanter : un éternel pizzicato était son unique partage. Il n’est pourtant pas impossible qu’elle en ait obtenu d’admirables effets : quelque chose d’analogue peut-être, moins la beauté de l’harmonie, du développement et du contraste, à certaine reprise du scherzo de la symphonie en ut mineur, que des pizzicati justement font si mystérieuse et si tragique. Ailleurs, dans la célèbre invocation d’Orphée sur le seuil des Enfers : Laissez-vous toucher par mes pleurs ! qu’y a-t-il donc autre chose qu’une lyre et qu’une voix ? Antique par le sujet, par le héros ; le drame l’est ici plus que jamais par la musique même. Sur un théâtre grec, c’est presque ainsi qu’Orphée, s’accompagnant de tels arpèges, aurait pu gémir et chanter, et cette possibilité, ou cette vraisemblance, m’a toujours paru donner à la scène de Gluck la convenance suprême qui fait la suprême beauté. Pour d’aussi modestes instrumens, pour eux seuls, les musiciens grecs ne dédaignèrent pourtant pas d’écrire. A défaut de la symphonie, l’antiquité connut le solo et le duo instrumental. L’aulétique surtout (solo pour instrument à vent), importée de Phrygie en Grèce, fit la gloire d’un Olympe et, cent ans plus tard, celle d’un Sacadas d’Argos. Ce dernier en fixa le type et presque le canon dans une composition comparable à la sonate ou au concerto. On l’appelait le nome pythique. La musique y prétendait figurer, d’une manière tout objective, imitative même, le combat d’Apollon et du serpent. Les Grecs aimaient ce sujet fabuleux et symbolique. Depuis, et jusqu’à notre époque, n’est-ce pas le même sujet, moins concret seulement et, pour ainsi dire,