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ses exigences, on pouvait craindre la dislocation de la majorité et prévoir le moment où ce parti insatiable, irrité de nouveau lorsqu’il aurait constaté qu’on ne voulait pas lui tout accorder, se coaliserait avec l’opposition libérale pour empêcher le vote de la loi des élections. On ne s’était tiré d’un danger que pour tomber dans un autre. C’est là ce que constatait Pasquier et ce qu’il avouait implicitement à Decazes, en lui faisant part des embarras du ministère.

Par surcroît de malheur, l’état de santé du roi subitement s’aggrava. Au commencement d’avril, une attaque de goutte avait fait craindre pour ses jours. On parvint à enrayer le mal. Mais ce mieux ne se maintint pas. Le jour même où Pasquier mandait à Decazes que « le roi se rétablissait et que cette crise lui aurait été salutaire, » la « coquine, » — c’est ainsi que Louis XVIII appelait la goutte, — reparut non moins alarmante que la première fois [1].

« Que feriez-vous si le roi mourait ? écrivait-on à Decazes. Hélas ! que ferions-nous, nous-mêmes ? Vous ignorez le véritable état de sa santé. Tout le monde se croit instruit et l’inquiétude est générale. On assiège son médecin Alibert. De ce terrible secret dépendent tant d’événemens ! Mais, certes, les plus tendus, les plus empressés sont les joueurs de la Bourse. La rente est suspendue aux nouvelles qu’on arrache sur l’état du roi. Les lavemens de moutarde occupent tout Paris, et si le roi veut s’assurer de la confiance qu’il inspire, qu’un de ces matins, par un brillant soleil, il dirige sa promenade sur un point qui traverse la rue Notre-Dame-des-Victoires ; à chaque tour de roue de sa calèche, il verra les fonds monter [2]. »

En dépit des rumeurs pessimistes, l’état du roi s’était rapidement amélioré. Mais la goutte lui ôtait encore l’usage de ses mains, et sa correspondance avec Decazes se trouva interrompue. Il chargea Pasquier d’en avertir « son fils, à qui il n’aurait pu écrire que deux lignes de la main gauche et que ce n’était pas la peine. »

Cette phrase blessa Decazes. Il s’en plaignit :

« Je suis sans nouvelles et sans consolations. Pasquier m’a

  1. C’est à cette occasion qu’un ultra-royaliste connu disait chez le duc d’Aumont : — Nous espérons la gangrène.
  2. Mme Hamelin. — Une des belles du Directoire et de l’Empire, dont il est question dans beaucoup de mémoires du temps. Elle fut l’amie de Rovigo et était encore très lancée sous la Restauration. Elle « faisait de la police. » Decazes l’avait employée quand il était ministre et elle continuait à lui écrire. C’est un type très étrange qui mérite d’être étudié de près, ce que je me propose de faire quelque jour.