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mal. J’accorde qu’il y ait des positions où on ait le droit d’être injuste, mais cependant, entre vous et nous, nous nous connaissons trop bien pour que vous ne deviez pas être sûr que ce qui ressemble à un abandon réel de ma part est impossible. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas de loin et par écrit ; il y a des positions qui ne se comprennent pas, si on n’est pas placé dans leur intérieur même ; il est des résultats qu’on ne peut pas calculer quand on n’est pas sur le lieu même de l’action. Le temps et un peu de conversation, quand nous pourrons en avoir, vous auront bientôt démontré combien j’ai raison. Je vous dis en toute assurance qu’il était impossible d’avoir une autre conduite que celle que nous avons tenue, et moi en particulier [1]. »

Indépendamment de cette lettre, suivie bientôt de beaucoup d’autres, Pasquier, dès ce moment, prodiguait à Decazes des témoignages d’attachement bien propres à ranimer la confiance de celui-ci en cette amitié fondée sur de vieux souvenirs comme sur la réciprocité des services, et dont il avait un moment paru douter [2]. C’est ainsi qu’il fut averti par son ancien collègue que les lettres qu’il écrivait au roi et celles qu’il en recevait, lorsqu’elles passaient par la poste, y étaient ouvertes.

« Des avis que je crois sûrs, mandait-il à son royal correspondant, me disent que nos lettres sont lues. J’ai peine à ajouter foi à un tel manquement de la part de Mézy (directeur général des postes). Cependant, Foudras (inspecteur général de la police) m’a fait assurer que la chose était ainsi. Il l’induit, à ce qu’il paraît, de ce que lui a dit à cet égard Pasquier, et il croit que c’est de la part de celui-ci un avertissement indirect pour moi. J’en profiterai, bien que notre correspondance ne puisse avoir rien de fâcheux pour le duc de Richelieu. Mais, comme je sais que du duc de Richelieu le portefeuille va à Monsieur, puis sans doute à Siméon

  1. Voici ce que dit dans ses Mémoires le chancelier Pasquier des incidens dont s’était offensé Decazes : « On pouvait nous accuser de faiblesse et nous semblions abandonner un homme malheureux avec lequel nous avions tous eu des liaisons plus ou moins intimes. Cette réserve avait pu être commandée par des circonstances impérieuses alors ; la patience toutefois devait avoir un terme. Je déclarai à M. de Richelieu, à tous mes collègues, à MM. de Villèle et de Corbière que cette situation ne me convenait pas, que, si jamais l’accusation devait être discutée, rien ne saurait m’empêcher d’entrer dans les débats avec toute l’énergie dont j’étais capable. »
  2. Les lettres de Pasquier à Decazes conservées dans les Archives de la Grave forment de volumineux dossiers et révèlent, en même temps que l’affectueuse intimité qui régnait entre ces deux personnages, le prix que chacun d’eux y attachait, en dépit des brèves querelles qui troublèrent leurs relations.