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s’appelle Kapkan (le Piège), et jamais nom géographique ne fut mieux motivé. Il s’y attache le souvenir de surprises et de désastres renouvelés plusieurs fois pendant les guerres, les invasions ou les luttes armées qui ont eu pour théâtre ce pays bouleversé par la nature, plus encore que par les sanglantes ambitions de conquérans prodigieux et inconnus de nous. Ceux-ci ont entraîné à leur suite ou chassé devant eux, à travers les obstacles gigantesques qui hérissent le Toit du Monde, des hordes de barbares affamés, féroces et dociles, ou des troupeaux de vaincus traqués sans pitié, les uns comme les autres insoucieux de la vie et de la mort, et n’ayant même pas, le plus souvent, pour payer leur renoncement, le mobile du fanatisme religieux. A quels égorgemens sans merci, à quels écrasemens de foules en déroute ce gouffre a-t-il servi de décor ? L’histoire est muette là-dessus, et les tueries, pourtant déjà si nombreuses et si énormes, que nous entrevoyons, lorsque, par des recherches nouvelles, ou à la lueur des rares documens que nous possédons, nous voulons plonger un regard à travers les brumes qui enveloppent, dans le temps comme dans l’espace, ce plateau central de l’Asie, citadelle naturelle et colossale du vieux monde, ne sont qu’une faible partie des massacres qui ont eu lieu. Car nous ne connaissons que ceux du dernier siècle, ou ceux qui ont ponctué quelques invasions célèbres, dont l’écho a retenti jusqu’en Europe. Il y en a eu bien d’autres.

Chi-Othman me rappelle qu’il faut se hâter, et me confirme, ce que je vois, du reste, que nous ne pouvons songer à profiter plus loin, pour la commodité de notre itinéraire, du travail par lequel les eaux de la rivière se sont ouvert un chemin à travers la montagne. Le seul moyen de sortir de cet entonnoir consiste à gravir la pente de sa paroi, ce qui d’aucun côté n’est commode. Pour me rendre compte de la configuration complète du lieu, autant que pour juger de la possibilité d’améliorer un jour le chemin en assurant aux convois une issue plus normale, je tente de reconnaître l’entrée du passage par où fuient les eaux. Je constate que sortir par-là est absolument impossible. Un homme peut se glisser dans la crevasse, mais les animaux n’y passeraient pas. En outre, j’entends, au bout de quelques pas, le bruit d’une très haute cascade, où je risque d’être entraîné par la violence du courant. De plus, le rocher, poli par l’eau, est glissant comme du marbre. Le Piège, décidément, mérite bien son nom. Cependant