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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/592

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pieds au Louvre, a composé une œuvre quasi universelle, qui résume toute la vie intellectuelle et sentimentale d’une époque, et telle qu’il n’en peut guère naître qu’une ou deux tout au plus dans un siècle [1]. » En même temps qu’il dégageait et éclairait l’idéal cherché jusqu’alors à tâtons, d’Urfé excitait ses contemporains à en poursuivre la réalisation, de sorte que le premier en date de nos romans psychologiques a été aussi le premier de nos romans à thèse.

Le sujet n’a rien de rare. C’est la brouille de deux amans qui se raccommoderont et s’épouseront au dénouement. La bergère Astrée accable des reproches d’une jalousie injuste le berger Céladon, qui ne veut pas y survivre et va se jeter dans le Lignon. Il adresse auparavant ses plaintes à un ruban et à une bague qui lui sont restés dans les mains, tandis qu’il essayait de retenir sa bergère : « Sois témoin, dit-il, ô cher cordon, que plutôt que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j’ai mieux aimé perdre la vie, afin que quand je serai mort et que cette cruelle te verra peut-être sur moi, tu l’assures qu’il n’y a rien eu au monde qui puisse être plus aimé que je l’aime, ni Aimant plus mal reconnu que je suis. — Et lors se l’attachant au bras et baisant la bague : « Et toi, dit-il, symbole d’une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point éloigner eu ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m’avait tant promis d’affection. — A peine eut-il fini ces mots, que tournant les yeux du côté d’Astrée, il se jeta les bras croisés dans la rivière. »

Céladon est sauvé par les nymphes. Ses aventures romanesques servent de fil à l’action, continuellement interrompue par de longs épisodes. Plus de cent personnages enchevêtrent avec la sienne leurs intrigues galantes, devenues la grande affaire de ce peuple enrubanné qui a mis ses armes au croc et remplacé les arts de la guerre par les arts de la paix. Les héros d’Honoré d’Urfé se montrent plus jaloux de beaux sentimens que de grands coups d’épée, plus curieux de joli langage que de mouvement et d’action. Cela changeait singulièrement des lecteurs dont plus d’un avait vu la Saint-Barthélémy et combattu avec Henri de Guise, et qui se reconnaissaient dans les druides, les chevaliers et les bergers de l’Astrée. Ils se contemplèrent avec un plaisir extrême dans les nobles personnages qu’on leur montrait désœuvrés

  1. M. Paul Morillot, loc. cit.