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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/572

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parcourut sans obstacle tout le Languedoc, encore terrifié sans doute par le souvenir des campagnes foudroyantes de 1209 et 1210 ; sa mort inopinée elle-même et l’incapacité de Guy de Montfort ne rendirent pas aux Méridionaux leur confiance ; après deux années de lutte, où les revers alternèrent avec les succès, le comte de Toulouse, renonçant à la partie avant d’avoir joué ses dernières cartes, signait le désastreux traité de Meaux, qui lui assurait l’usufruit de ses domaines, mais en stipulait la transmission à un prince de la maison de France.

Ce que nous avons dit ne suffit pas à donner une idée exacte du rôle que jouèrent les troubadours dans ces dramatiques circonstances. Il est tout naturel que la grande majorité des pièces historiques ne contiennent pas d’allusions assez précises pour pouvoir être rattachées avec certitude à un événement déterminé ; mais il en est tout un groupe, et des plus intéressantes, qui se rapportent, sans aucun doute possible, à la période qui nous occupe. Nous avons vu que Raimon VII ne dédaignait point la collaboration que pouvaient lui prêter les poètes : comme son grand-père, qui commandait des vers à Bertran de Born, il comprenait qu’un sirventés enflammé pouvait valoir des bataillons. Quand il résolut d’engager la lutte à outrance, ce sont les troubadours qu’il chargea d’exalter le sentiment national. Il en est deux surtout qui répondirent à son appel et dont la plupart des œuvres se placent précisément à l’époque qui nous occupe : ce sont Guilhem Figueira et Peire Cardinal. Les tornades de leurs sirventés ramènent trop souvent le nom de Raimon, ce nom y est accompagné d’éloges trop pompeux, leurs vers expriment du reste des sentimens trop conformes à ceux du comte de Toulouse pour que nous ayons le moindre doute sur la source de leur inspiration. Ces sentimens, fort simples, sont exactement ceux que Raimon VII avait intérêt à répandre dans les masses : ils se résument dans la haine des clercs et des Français, des clercs, qui avaient été, comme le dira plus tard Paulet de Marseille, « la pierre à aiguiser le glaive des Français, » entre les mains desquels ce glaive n’avait que trop bien coupé.

Peire Cardinal est certainement un des plus grands satiriques qui aient jamais existé. On s’en rendra compte quand on possédera de ses œuvres une édition lisible : l’énergie de l’expression, la hardiesse et la variété des images ne sont pas chez lui inférieures à l’intensité de la passion, à l’originalité de la pensée. Les clercs