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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/482

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n’était plus vraisemblable ; rien ne s’est trouvé moins vrai. L’atonie du public, en face des prodigieuses révélations qu’on lui a promises, est un symptôme très significatif. On nous dit que la République a été exposée à un immense péril, et personne ne s’émeut. On ajoute qu’on a arrêté les plus dangereux des hommes, et il s’en faut de peu que tout le monde se mette à rire. Cela signifie-t-il que le sort de la République ait cessé de nous toucher ? Non, certes, et si elle courait un vrai péril, les choses ne se passeraient pas avec autant de calme ; mais, précisément, on ne croit pas à ce péril. Notre sécurité était telle que le gouvernement, malgré ses airs effarés, n’est pas encore venu à bout de la troubler. Non pas que la situation générale nous apparaisse comme normale et qu’elle ne fasse naître dans notre esprit aucune inquiétude : seulement, cette inquiétude ne vient pas du complot de M. Déroulède, de M. Buffet, de M. Thiébaud, de M. Marcel Habert. Peut-être la conspiration a-t-elle existé, mais nous persistons à penser jusqu’à preuve contraire qu’elle est de celles dont un gouvernement un peu sûr de lui n’a pas à s’alarmer beaucoup, et dès lors l’étalage d’un si grand appareil de défense nous étonne. Il blesse l’esprit comme tout ce qui est disproportionné avec son objet. « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard, » disait un esprit fort, qui en mangeait une un vendredi, et dont le déjeuner était troublé par un épouvantable orage. Nous sommes cet incrédule en face du grand complot, et nous éprouvons le même sentiment. Les choses auraient certainement pu se passer avec plus de simplicité, se dérouler devant un tribunal moins solennel, et aboutir à des répressions moins sévères. On se perd en conjectures sur les motifs qu’a eus le ministère de mettre en mouvement cette énorme machine de Marly qu’on appelle la Haute-Cour. Pour ne lui attribuer d’abord que de bons sentimces, peut-être a-t-il cru nous distraire avantageusement et opportunément du procès de Rennes ; mais nous avons vu qu’il n’y a pas réussi. Peut-être, aussi, a-t-il espéré que l’union de tous les républicains se reformerait comme par enchantement en présence du danger dont nos institutions étaient menacées : mais il faudrait pour cela croire au danger et on n’y croit pas. Pour passer à des sentimens déjà moins bons, peut-être le ministère a-t-il jugé qu’après l’arrêt de Rennes, et quel que fût cet arrêt, sa propre existence ou, pour mieux dire, sa survivance à l’événement paraîtrait une anomalie. Comment M. Waldeck-Rousseau et M. Millerand pourraient-ils s’asseoir un jour de plus autour de la même table ? Il fallait trouver un nouveau prétexte à ure aussi étrange concentration. On l’a donc cherché, mais n’aurait-on