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justice est réglée ; la question d’humanité le sera quand on voudra ; mais il en reste d’autres qui n’ont qu’un rapport artificiel avec les premières et que nous aspirons avec impatience à en voir démêlées et distinguées. Chacun alors pourra reconnaître son drapeau, obscurci par tant de fumée, et reprendre sa place naturelle et normale dans le camp auquel il a toujours appartenu, auquel il appartient toujours. C’est pourquoi nous souhaitons que l’affaire Dreyfus soit liquidée politiquement, après l’avoir été judiciairement, afin de nous sentir libérés de la longue et pénible contrainte que nous avons dû observer depuis plus d’une année. Et nous ne savons pas si c’est là contribuer à « l’apaisement ou à « la conciliation, » toutes choses que nous désirons beaucoup, mais sur lesquelles nous ne comptons guère ; tant mieux s’il en est ainsi ; en tout cas, nous aurons obligé nos adversaires à se découvrir, et on verra alors clairement à quelle entreprise de désorganisation politique et d’anarchie sociale ils ont fait servir, depuis deux ans, les grands noms de « justice » et d’ « humanité ».

est douteux que, parmi les intérêts auxquels nous devons désormais nous consacrer, il y en ait beaucoup d’engagés dans le complot qui vient d’être décidément déféré à la Haute-Cour. Nous sortons d’un procès pour tomber dans un autre, comme si nous ne pouvions plus dorénavant nous passer d’en avoir un. Mais la vérité oblige à dire qu’au moins jusqu’à présent, le nouveau ne paraît pas solliciter les imaginations aussi puissamment que l’ancien. Celui-ci, bien que terminé, continue d’agiter les esprits et de remuer les cœurs, si bien qu’on parle à peine de l’autre, quoiqu’il soit à la veille de s’ouvrir. Peut-être, dans d’autres circonstances, l’annonce d’une grande conspiration qu’on aurait découverte, et qu’on serait sur le point d’apporter, sinon devant la plus haute justice du pays, au moins devant la plus retentissante, aurait-elle excité une curiosité très vive. Cela aurait paru piquant. Et les accessoires de l’affaire en auraient encore augmenté l’importance. On a fait un nombre prodigieux de perquisitions et un nombre considérable d’arrestations, tant en province qu’à Paris. Plusieurs accusés sont sous les verrous depuis plus d’un mois, entre autres M. Déroulède dont la personne n’est jamais tout à fait indifférente. Le siège en règle d’une maison qui contient un rebelle et quelques compagnons se poursuit à deux pas des grands boulevards, sans qu’on puisse prévoir à quel moment la place capitulera ou sera enlevée. On devait croire, et peut-être le gouvernement espérait-il, qu’une affaire aussi bien machinée exercerait sur les esprits une diversion irrésistible et qu’elle les absorberait bientôt tout entiers. Rien