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les intérêts, donne à l’humanité tout entière une patrie du devoir ; qui, pour ne pas s’être liée aux fortunes particulières des peuples ne s’est pas divisée contre elle-même, ne change pas de domaine à toutes leurs rectifications de frontières, et garde sur chacun d’eux le prestige d’une puissance universelle et indivisible ; qui, pour n’avoir pas abandonné sa conscience aux pouvoirs humains, sait être contre leurs iniquités une école de résistance, de courage, de victoire ; qui, échappant dans ces hauteurs à l’atmosphère, aux mécomptes, aux décadences des ambitions politiques, a gardé intactes la jeunesse de son zèle dans la maturité de ses œuvres ; qui enfin, non servante de chaque peuple, mais mère de tous, ne se trouve pas vaincue où l’un de ses enfans l’emporte sur l’autre, mais demeure, partout où ils s’établissent, la pacificatrice de leurs conflits et la gardienne de leur concorde. La lassitude des compétitions stériles, le besoin chaque jour plus impétueux d’une entente, travaillent à détruire dans les races balkaniques les vieux préjugés contre le catholicisme. Plus elles consulteront leur raison et la raison d’Etat, plus leur apparaîtra que l’impartialité du catholicisme entre les cupidités contraires des races offre la meilleure paix aux contrées où les races vivent confondues ; et que l’unité religieuse, supprimant le principal désaccord entre les chrétiens de Bosnie et d’Herzégovine, les Slaves d’Autriche et ceux de Belgrade ou de Cettinge, guérirait le race serbe de sa principale faiblesse.

L’obstacle à cette unité religieuse semble la Russie. La communauté de foi est le principe de son influence sur les races clientes, et l’Eglise russe garde l’apparence de majesté et le prestige d’étendue que l’orthodoxie a perdus chez les autres peuples. Mais, si cette grandeur flatte leur imagination, elle doit alarmer leur bon sens. Plus il y a d’inégalité entre leurs rites minuscules et l’Eglise géante qui sonne pour le monde slave les cloches de Moscou, moins il y a vraisemblance qu’ils demeurent distincts d’elle. Et si le souci de leur liberté les a décidés à se séparer de l’Eglise grecque, tout affaiblie qu’elle soit, combien les doit-il rendre attentifs à se défendre contre l’attraction de l’Eglise russe. Contre la première, il leur suffisait d’opposer un patriarche à un autre, contre la seconde, ce n’est pas trop d’opposer une foi à une autre. Leur indépendance politique ne trouvera de sûreté que dans leur indépendance religieuse.

La Russie elle-même ne deviendra-t-elle pas assez ambitieuse