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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/317

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Porte la plus grande part de ce que la Russie lui avait arraché, et en compensation attribuer à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine ; par cette mainmise, faire des deux provinces qui, serbes, unissaient le Monténégro à la Serbie, une séparation entre les deux peuples et un débouché pour l’Autriche, avant-garde de l’Allemagne, par-delà la Save ; pénétrer en Macédoine, grâce à un chemin de fer autrichien qui, atteignant la mer, établît la communication la plus courte entre l’Europe centrale et l’Egypte ; joindre ainsi par une ligne droite Hambourg, Berlin, Vienne et Salonique à Suez ; opposer à travers toute la péninsule cet obstacle allemand à l’achèvement des nationalités et à l’entente des Etats : telle fut la riposte du pangermanisme au panslavisme.

Deux « poussées » commençaient ensemble, l’une partant de la Mer-Noire pour porter l’influence russe jusqu’à l’Adriatique, l’autre partant du Danube pour étendre l’hégémonie allemande jusqu’à la mer Egée. Ces deux lignes d’ambition allaient se rencontrer à angle droit. Laquelle couperait l’autre ?

L’Autriche n’avait pas à compter sur l’amour des peuples : elle compta sur leurs intérêts et sur leurs rivalités. Le Monténégro ne pouvait être gagné, il fut investi : des routes stratégiques, des forts et une police de terre et de mer surveillèrent sa force et la contrebande des idées. En Bosnie et en Herzégovine, le mécontentement de 600 000 orthodoxes fut tenu en échec par les faveurs accordées à 300 000 catholiques et à 500 000 musulmans. Le royaume serbe, entouré par des Etats jeunes et pauvres ou par l’Autriche, n’avait issue que par elle vers la richesse : l’aide ou l’obstacle apportés par Vienne et par Pesth à la sortie de ses produits agricoles, sa seule ressource, lui mesuraient la prospérité ou la faim. Il était impatient de ces travaux publics et démesurés qui sont pour les peuples les folies de jeunesse : l’Autriche lui fournit des ingénieurs, des industriels et des financiers, pour se rendre indispensable en l’exploitant. Enfin, la meilleure chance de l’Autriche fut le caractère du souverain serbe. Délié d’esprit, sceptique de cœur, sans ordre ni scrupule dans le gouvernement de sa vie privée et de sa fortune, il était un aventurier égaré dans un personnage de roi. H crut faire peut-être les affaires de son pays, certainement les siennes, en se liant à l’Autriche. Elle lui représenta que, dans les bonnes grâces de la Russie il serait toujours primé par le prince de Monténégro, qu’à s’unir à cet ambitieux voisin il risquait de travailler contre lui-même, et le