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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/953

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reste d’ailleurs entièrement libre de sa décision future. La Cour s’est bornée à préciser la question qu’il aura à résoudre, et qui est celle-ci : « Dreyfus est-il coupable d’avoir, en 1894, provoqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ou un de ses agens, pour l’engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour lui en procurer les moyens en lui livrant les notes et documens renfermés dans le bordereau ? »

Tel est l’arrêt. Nous nous inclinons purement et simplement devant lui, comme nous nous y sommes engagés, et cela pour trois motifs, dont le premier est précisément que nous nous y sommes engagés. Ce n’est pourtant pas le principal ; et, même si nous ne l’avions pas proclamé par avance, notre respect pour la chose jugée serait égal, c’est-à-dire absolu. Nous avons toujours prêché ce respect, mais nous ne l’entendions pas de deux manières ; et, après l’avoir professé envers l’arrêt de 1894 aussi longtemps qu’il a subsisté, nous devons le professer encore et nous le professons envers l’arrêt de cassation qui vient d’être rendu. Nous tenons pour constant que, depuis 1894, des faits nouveaux se sont produits, ou ont été découverts, qui sont de nature à établir l’innocence de Dreyfus. Le conseil de guerre de Rennes dira s’ils l’établissent en effet. Le sincère respect de la chose jugée est notre second motif de nous incliner devant l’arrêt de la Cour. Mais il y en a un troisième, qui n’est pas à nos yeux le moins important. A la lecture de l’arrêt, nous avons été tentés de nous écrier : « Enfin ! Enûn Dreyfus va être éliminé de sa propre affaire, telle qu’elle s’est accrue, développée, transformée, déformée par suite des circonstances ! Sa question personnelle va être résolue et réglée. S’il est innocent, son innocence va être proclamée. Et alors il ne restera, sans confusion désormais possible, que les autres questions qui ont été greffées sur la sienne, et sous lesquelles la sienne a si souvent disparu. » Combien de fois n’avons-nous pas été obligés de relever les odieuses attaques dirigées contre l’armée, contre le clergé, contre la magistrature elle-même ! On nous répétait que les ardeurs de la lutte, peut-être même les nécessités de la polémique, expliquaient ces attaques. Nous ne l’avons jamais admis. Nous n’avons pas cessé de protester contre l’emploi de moyens qu’aucune fin, même la plus légitime, ne pouvait excuser. Toutefois, s’il était vrai qivun homme innocent souffrît sous le poids de la plus cruelle des condamnations, il suffisait de le croire, comme beaucoup l’ont fait, sincèrement, ou même d’avoir un doute à ce sujet, pour jeter dans les consciences un trouble dont