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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/281

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s’était altéré, la bouche surtout, et le râtelier supérieur, avançant trop, emboîtait presque celui de dessous. De plus, la différence entre ses deux épaules s’était accentuée au point de faire dévier sa taille et de gêner sa marche. Madame, qui ne mâche point ses mots, l’appelle bossu et boiteux. Elle dit qu’il était tout de travers, et qu’il avait une jambe plus courte que l’autre, si bien que, quand il voulait se tenir debout, le talon d’un de ses pieds était en l’air et qu’il ne touchait le sol que des doigts. Il faut donc reconnaître que le duc de Bourgogne était un mari un peu disgracieux, un peu maladroit, que sa passion même devait rendre souvent importun, et qui n’avait point tout ce qu’il fallait pour contenir une femme toute jeune, assurément coquette et fougueuse.

La duchesse de Bourgogne était dans cette phase de dissipation et d’indifférence pour son mari que nous avons décrite, lorsque ses yeux qui séduisaient tout le monde, ses yeux promeneurs, comme les appelait Tessé, tombèrent sur un jeune seigneur qu’elle avait eu souvent occasion de voir à la Cour, car il s’était mis fort avant dans les bonnes grâces du duc de Bourgogne, qui l’avait pris en gré. C’était Louis Armand de Brichanteau, marquis de Nangis, colonel du régiment de Bourbonnais. Il n’avait alors que vingt et un ans et cependant il était à la veille d’être nommé brigadier d’infanterie. Saint-Simon, qui en parle durement, comme d’un « assez plat maréchal de France [1], » ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il était à cette époque la « fleur des pois » et le « favori des dames » et qu’il avait plusieurs titres à cette faveur : d’abord son extérieur, car il était très joli cavalier et, remarque Saint-Simon, « mieux fait que le duc de Bourgogne ; » ensuite la réputation de bravoure qu’il s’était acquise à la guerre au cours des deux campagnes de 1701 et de 1702, et quelles dames avoient relevée ; » enfin, une « discrétion qui n’étoit pas de son âge, et qui n’étoit plus de son siècle » dans ses nombreuses bonnes fortunes.

A ce moment, c’est-à-dire au commencement de 1703, Nangis servait en Flandre sous Villars, mais il ne fallait que deux ou trois jours pour aller et venir entre Versailles et l’armée. Il avait été malade au camp en juin, et peut-être était-il revenu à Versailles en convalescence. C’était le moment où le duc de Bourgogne partait, au contraire, pour l’armée et y restait quatre

  1. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XII. p. 3. 271 et passim. Nangis fut en effet nommé maréchal en 1741 et il mourut en 1742 de la suite des blessures reçues par lui à la bataille de Guastalla.