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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/253

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penchant pour la bonne chère, dit le Père Martineau, il y a de l’apparence que le plaisir qu’on trouve à table dans une conversation plus aisée y avoit beaucoup de part [1]. » Proyart dit à peu près la même chose, et il raconte à ce propos qu’à un repas auquel le duc de Bourgogne assistait, le maréchal de Boufflers ayant prétexté de sa goutte pour se retirer avant la fin du repas, et quelqu’un ayant demandé de quelle goutte il s’agissait, le duc de Bourgogne aurait répondu « que cela s’entendait assez » et, pour appuyer ce qu’il disait, aurait chanté cet impromptu :

Dans le temple du Dieu Ripaille
N’est-on pas tous de même taille ?
Que chez Louis, chez le Dauphin
L’on craigne les vapeurs du vin ;
Mais auprès d’un duc de Bourgogne
Profane qui n’est point ivrogne.

Sur ce point cependant comme sur les autres, il finit par se vaincre, et Saint-Simon rapporte de lui un trait touchant. Aimant à boire frais, il s’était fait faire deux petits seaux en argent pour rafraîchir du vin sur sa table. « Il les aimoit, ils lui paroissoient commodes et bien faits et il se repentit de cette dépense et de cet attachement. Bientôt après, les deux seaux disparurent et devinrent la nourriture des pauvres [2]. » Cette privation qu’il s’imposait faisait au reste partie de tout un plan de mortifications qu’il s’était tracé d’après les directions de son confesseur. C’était lui-même qui avait sollicité sur ce point les instructions du Père Martineau, et on retrouva ces instructions après sa mort, parmi les papiers qu’il avait conservés avec le plus de soin.

A mesure qu’il se retirait ainsi des divertissemens de la Cour, le duc de Bourgogne se faisait de plus en plus une vie personnelle et solitaire. La plus grande partie de ses journées se passait dans son cabinet de Versailles. Laissant la duchesse de Bourgogne courir les fêtes, se promener à cheval avec ses dames, ou faire des gâteaux à la Ménagerie, il s’y enfermait de longues heures. Lors même qu’il avait suivi le Roi à Marly ou à Trianon, il trouvait le moyen d’y revenir dans l’intervalle entre le dîner et le souper afin de pouvoir se livrer à l’étude. « Pour Trianon, écrivait-il au roi d’Espagne (28 juin 1705), c’est le lieu du monde qui me rend le plus ambulant, y allant deux ou trois fois par

  1. Proyart, t. II, p. 236.
  2. Saint-Simon, Écrits inédits, t. II, Mélanges, p. 423.