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donne lieu à beaucoup de conjectures. On commence de nouveau à parler de l’empire et de l’empereur des Gaules. Mais il n’y a rien encore de positif à ce sujet. Il est probable que l’on attendra tout au moins le résultat des votes pour le Consulat à vie, quoique la patience ne soit pas la plus grande vertu du Premier Consul.


Paris, le 10 juin 1802.

C’est principalement parmi les militaires et les généraux que le mécontentement est à son comble. Leurs murmures, depuis longtemps contenus, ont éclaté à propos du rétablissement du culte et surtout de la proposition de faire bénir les drapeaux à Notre-Dame par l’archevêque de Paris. L’amnistie accordée aux émigrés est bientôt venue accroître leur ressentiment. On a tellement accoutumé les militaires à ne voir dans ces derniers que des ennemis, on leur a si souvent répété qu’ils ne se battaient que pour empêcher leur retour, qu’ils croient avoir perdu à ce retour tout le fruit de leurs combats. Leur mécontentement se complique d’un sentiment de jalousie. Les officiers, pour la plupart grossiers, sans éducation, sans politesse, ne peuvent souffrir qu’on les exclue des sociétés, tandis que les émigrés y brillent, fêtés et accueillis partout. On sait qu’un grand nombre de grenadiers de la garde ont été congédiés, parce qu’on les a crus complices de quelques projets hostiles. Le gouvernement fait tous ses efforts pour étouffer ou pour démentir ce bruit, mais ces efforts mêmes prouvent qu’il n’est pas sans quelque fondement. Dans un repas donné il y a quelque temps par Moreau, repas auquel Berthier et Marmont avaient été invités, Fournier, chef de brigade, s’emporta en invectives contre Bonaparte. Il y eut quelques cris d’opposition; cependant, non seulement on ne lui imposa pas silence, mais le plus grand nombre parut l’entendre avec plaisir. Le fait est qu’on avait profité de la mauvaise tête de Fournier pour le mettre en avant et qu’il ne faisait que dire tout haut ce que les autres pensaient en secret.

Le général Delmas a été plus loin que Fournier. Depuis quelque temps, il s’exprimait très librement sur le compte du Premier Consul et le traitait publiquement de scélérat et de monstre. Bonaparte lui écrivit de sa main pour avoir des explications. Delmas, dans sa réponse, répéta tous les propos qu’il avait tenus, même les plus violens, les confirma de nouveau et signa sa lettre. Fournier a été arrêté ; on n’a pas osé en faire autant pour