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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/11

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faisait accepter qu’à force d’art et de vigueur. Ses répliques n’étaient pas les explosions inattendues d’une âme en effervescence, transportée par des perceptions soudaines ; toujours élégantes et correctes, elles ne donnaient que des redites, souvent moins heureuses, de l’oraison primitive. Sa véhémence n’atteignait pas au pathétique ; il obtenait l’admiration, mais ne persuadait pas ; parfois même, il lassait ceux qui, à une éloquence pompeuse et ne disant rien simplement, préfèrent celle qui est naturelle et plus unie.

Il avait cependant deux muses autres que la rhétorique : l’Imagination et la Haine ; une imagination riche, délicate, élevée, originale, qu’un poète eût pu envier ; une haine âpre, savante, rompue aux sous-entendus venimeux, aux sarcasmes offensans, aux imprécations insolentes, aux piétinemens sans pitié sur les fautes et les malheurs.

Dans sa maturité comme dans sa jeunesse, sa vie était consacrée à un labeur incessant. Une famille l’eût complétée en ajoutant du bonheur au succès. Il le comprit, mais mal ; il se constitua une fausse famille, et installa dans la position de femme légitime une femme mariée dont il avait plaidé le procès en séparation. Il en eut des enfans ; cette situation lui créa de pénibles embarras et l’entraîna à des irrégularités d’état civil dont l’Empereur, qui les connaissait, ne voulut pas se servir contre lui, mais que d’autres, moins magnanimes, ont dénoncées.

Il avait débuté par l’indépendance. Jeune avocat, venu de Lyon en 1834 pour le procès d’Avril, il ne voulut pas avoir fait le voyage en vain, et il plaida, malgré la décision de s’abstenir prise par la majorité des défenseurs et des accusés. Dans les assemblées de 1848, véritable comète errante, il porta le feu de tous les côtés. Sans transition, il se faisait le démolisseur de celui qu’il venait d’édifier ; tantôt il s’offrait au prince Louis, tantôt il se vengeait par l’insulte de n’avoir pas été accueilli. A cause de l’onction constamment doucereuse dont il enveloppait ses perfidies successives, on l’appelait « la jatte de lait empoisonné. » Falloux le caractérisa plus durement aux applaudissemens de la majorité. « L’injure, l’honorable Jules Favre l’ignore peut-être, subit la loi même des corps physiques et n’acquiert de gravité qu’en proportion de la hauteur d’où elle tombe… Il a, à cette tribune, trop souvent changé de dossier pour que certains reproches puissent obtenir dans sa bouche toute la portée qu’il leur destine. »