Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/10

Cette page n’a pas encore été corrigée


par une chevelure olympienne, le menton en saillie, cachant, au fond d’une courbe, une lèvre grimaçante, comme tordue par les invectives qui l’avaient si souvent traversée, tel apparaissait Jules Favre à la tribune ou au barreau. Il ne connaissait pas la vanité, mais il ne se défendait pas de l’envie. Il n’était pas bon. Etait-il mauvais ? Il était sensible, c’est-à-dire aussi capable de bonté que de méchanceté. Il n’y avait aucune sécurité dans son commerce : il n’est pas d’amitié qu’il ne sacrifiât au plaisir de lancer une période bien construite ; on était toujours exposé à sentir sa parole féline passer de la caresse au coup de griffe. D’une probité sans nuage comme d’un désintéressement sans limite, nul n’a déchiré plus de braves gens gratis. Un jour, entrant au tribunal pour plaider un des mauvais procès d’une de ses clientes, il poussait un soupir d’ennui. « Comment ne vous débarrassez-vous pas de cette femme ? lui dit un confrère. — Je ne le puis, répondit-il, elle ne me paie pas. »

Quoique sa jeunesse eût été austère, acharnée au travail, il n’avait nulle connaissance approfondie de la politique, des finances, de l’histoire, pas même du droit, ni de n’importe quoi, si ce n’est de la rhétorique, dont il connaissait les ressources comme personne ne les a connues depuis Cicéron, son modèle. Son esprit était magnifiquement faux. On racontait devant nous qu’il venait de refuser un dossier. « Vraiment, dit Picard, il faut que l’affaire soit bien bonne ! » Au barreau, l’adversaire le plus enviable : l’argument décisif vous manquait-il, il vous le fournissait. Le souci de la vérité ne le tourmentait pas ; toute thèse lui paraissait vraie dès qu’elle prêtait à la phrase. Là il se sentait vraiment supérieur ; non que cette phrase fût solide à la façon de Guizot ou de Dufaure, mais ample, flexible, d’une ondulation longue et gracieuse, d’un trait vif, relevée par l’éclat de l’image, le rapprochement ingénieux des aperçus, adaptée à une voix juste, égale, pure, infatigable, cadencée, ne montant ni ne descendant trop, et qui, rien qu’à l’entendre, ravissait d’une artistique délectation. A la fin, quand ses forces fléchissaient, un hoquet spasmodique coupait la mélodie ; mais elle reprenait vite son cours enchanteur. Toutefois ces phrases si bien faites manquaient de spontanéité ; il les composait soigneusement, et, d’une mémoire merveilleusement sûre, dès qu’il les avait écrites une fois, les débitait sans y changer un mot. Il en résultait dans son action un peu de ce compassé littéraire si déplaisant aux assemblées et qu’il ne