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Je pensais, les voyant gisantes et muettes, que des cantatrices aussi, au moment le plus pathétique, s’agenouillent, se prosternent et se taisent. Mais, si « vraie » que puisse être la « situation, » quelle que soit alors l’émotion, le génie même d’une artiste, de moins graves pensées doivent emplir son silence ; ce n’est pas aux planches du théâtre, c’est aux dalles de l’autel qu’il faut appliquer l’oreille pour entendre l’éternelle vérité. Quand les jeunes filles se relevèrent, elles étaient pâles, peut-être de l’avoir entendue. Et nous-même, jusqu’à la fin de la cérémonie, nous ne cessâmes de l’entendre. Paroles, mélodies, ce n’était pas là de vains sons qui s’évanouissent dans l’air aussitôt qu’ils sont nés, emportant dans leur fuite notre jouissance passagère. Non, plus profonde était leur vertu, et leur effet plus durable. L’art ne nous apparaissait plus comme un jeu supérieur, mais comme l’éclat et le rayonnement de la vérité même ; il n’était pas expression, mais acte, et le sentiment de sa beauté s’effaçait devant celui de son pouvoir.

Partout ici le vrai et le beau sont confondus. Non seulement rien n’est faux, mais rien n’est figuré. Sur quelle scène ou dans quel orchestre, chez quels virtuoses, chez quels artistes même trouverez-vous une telle sincérité ? Ces religieux ne représentent pas, ils sont. Ils n’empruntent, ils ne simulent, ils n’affectent rien. Leur art ne se distingue pas de leur pensée ; il est leur pensée elle-même et tout entière ; il est le fond de leur âme et la substance de leur être ; il ne fait qu’un avec la vérité à laquelle ils croient de toute leur croyance et qu’ils aiment de tout leur amour. Et cette vérité nous apparaît infiniment supérieure à toutes les vérités, fût-ce les plus hautes, à celles dont les plus purs chefs-d’œuvre peuvent être les témoignages, dont les plus grands artistes savent se faire les interprètes. Taine a donné quelque part comme la mesure, une des mesures au moins de l’idéal esthétique, le degré d’importance du caractère. On ne contestera pas que le caractère soit ici d’une importance capitale. Ici la vérité de drame ou d’opéra, la vérité de nos joies et de nos douleurs, de nos amours et de nos haines, de toutes nos passions humaines, éphémères, changeantes, retombe au rang des vérités secondaires et relatives ; elle recule et s’efface devant la vérité primordiale, nécessaire, absolue et divine, celle qui ne varie ni ne passe, qui ne dépend de rien, mais d’où tout dépend et où tout se rapporte.