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d’une longue attente, grâce aux caprices d’un ciel qui la dédommage de son avarice par de brusques retours de faveur. Que peut-on en faire ? ou plutôt qu’en a-t-on fait ? Car nous ne sommes point ici en Australie ou au Congo. Nous avons eu des devanciers, tantôt obscurs et tantôt illustres.


II

Avant l’apparition des grands fondateurs, le terrain a d’abord été déblayé par une race moins fameuse, mais très résistante, car elle subsiste encore, alors que tous ses vainqueurs ont successivement disparu : ce sont les Berbères, peuple attachant et singulier, mais difficile à caractériser. Est-il nomade ou sédentaire ? sauvage ou civilisé ? Il peut être, à quelques lieues de distance, l’un ou l’autre : Berbères, les Kabyles laborieux de l’Algérie ; Berbères, les Touaregs du désert ; Berbères, les marins des îles Kerkenna, ou les paisibles jardiniers de Sfax et de Djerba. L’histoire nous les montre indisciplinés, pillards, travaillés par de continuelles dissensions. Mais l’histoire nous les montre aussi capables d’application, de méthode, et quelquefois plus intelligens que leurs maîtres. Ils sont partout. Ils forment le fonds et le tréfonds du pays. Sur les côtes, dans les montagnes, au désert, leur langue, encore vivace, les dénonce suffisamment. Mais on supposait du moins que les tribus cavalières de la plaine, par exemple les Fraichich de Tunisie, étaient de sang arabe. Ouvrons une chronique byzantine, antérieure à l’invasion arabe : sous le nom de Fraixa, nous les trouvons à la même place, avec les mêmes mœurs de détrousseurs de grand chemin, et probablement coiffés des mêmes plumes d’autruche qui ornent aujourd’hui la tête de leurs cavaliers d’élite.

Tels ils sont encore, tels étaient les Numides de Massinissa. Incapables de fonder un grand empire, ils s’adaptent à tous les genres de vie, à toutes les croyances. Ils ont passé avec la plus grande facilité du paganisme au christianisme, et du christianisme à l’Islam. Leur faible est de ne savoir ni s’unir ni sacrifier spontanément une partie de leur indépendance pour atteindre un but supérieur, ni organiser cette hiérarchie des forces, sans laquelle l’activité humaine ne dépasse pas l’horizon natal ; en un mot, de n’être pas une race politique. Ces peuples vigoureux, mais atteints et convaincus d’anarchie chronique, ont besoin d’être encadrés.