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qu’un déserteur et non un traître, Bourmont révélait au colonel de Schutter, commandant les avant-postes prussiens de la Sambre, que les Français attaqueraient Charleroi dans l’après-midi. Un peu plus tard, il dit au colonel de Reiche, aide de camp de Ziéten, que l’armée française s’élevait à 120 000 hommes[1]. Enfin, quand, vers trois heures, il rencontra Blücher près de Sombreffe, il se serait à coup sûr empressé de répondre à toutes les questions que celui-ci lui eût posées. Mais le vieux soldat, révolté de voir un homme portant un uniforme de général de division déserter le matin d’une bataille, daigna à peine lui parler. Un de ses aides de camp ayant fait remarquer au feld-maréchal qu’il devrait se montrer moins brusque envers Bourmont, puisque celui-ci avait une cocarde blanche, Blücher, sans s’inquiéter de savoir si le transfuge comprenait l’allemand, dit tout haut : « Qu’importe la cocarde quand on n’est pas bon à jeter aux chiens ! »

L’ennemi n’avait besoin des révélations de ce traître. Dès le 9 juin, Ziéten était informé de grands mouvemens de troupes sur la frontière. Le 12, le général Dörnberg, commandant la brigade de cavalerie légère détachée en avant de Mons, avait envoyé à Wellington, qui l’avait fait transmettre à Blücher, l’avis que 100 000 Français se concentraient entre Avesne et Philippeville. Le 13, le même Dörnberg, qui avait de nombreux espions sur la frontière, écrivit directement à Blücher qu’une attaque lui paraissait imminente. Le 14, Pirch II annonça de Marchiennes que les Français attaqueraient le lendemain. Dans la soirée, tous les avant-postes prussiens se rendaient parfaitement compte de la proximité de l’armée impériale. En vain on avait eu la précaution d’établir les feux de bivouac dans des plis de terrain, la lueur de ces innombrables brasiers réverbérait sur le ciel qui s’illuminait d’une grande clarté blanche. Bien que Blücher et Wellington eussent toujours pensé que Napoléon ne prendrait pas l’offensive, ils s’étaient cependant concertés en vue de cette éventualité. Le 3 mai, dans une entrevue à Tirlemont, ils avaient convenu, au cas d’une attaque par

  1. Non content d’avoir parlé, Bourmont écrivit le soir, de Namur, au duc de Feltre, comme s’il voulait laisser un témoignage de sa trahison : « … Parti ce matin de Florenne, j’ai laissé le 4e corps sous les ordres du général Gérard à Philippeville. Il aura probablement marché aujourd’hui sur Charleroy. Le reste de l’armée, c’est-à-dire trois corps et la garde, était massé vers Beaumont. Il est vraisemblable que les Anglais ou les Prussiens seront attaqués demain. »