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LE DÉSASTRE.

Elle soulevait un store, poussait la porte-fenêtre. Du Breuil apercevait une réunion houleuse ; des faces inquiètes, d’autres cordiales, se tournaient vers lui. Il reconnut les capitaines Rossel, Boyenval, d’autres meneurs. La discussion continuait, aussi haut, aussi fort. Il serrait des mains. D’Avol feignit de ne pas le voir ; — peut-être sa conversation avec Gex l’absorbait-elle vraiment ? — il abandonna sa main comme à un indifférent, puis s’étonnant :

— Tiens, Pierre ? Tu es donc des nôtres ? Nous avons semé, en ton absence.

Il se retourna vers Gex :

— Changarnier est trop vieux, Canrobert seul est notre homme. Croyez-vous qu’il consentira ?

Gex, prudent, venu là pour flairer le vent, répondit :

— Soyez assuré que Bazaine ne se démettra en faveur de personne. Dès lors une acceptation de Canrobert me paraît impossible. Sa loyauté, son caractère chevaleresque, son respect de la discipline ne lui permettent aucune situation fausse.

Le comte de Cussac s’approchait. D’Avol le sonda sur Ladmirault ; il faisait la même réponse. Cependant, malgré les interruptions de Barrus, Carrouge invectivait le Gouvernement provisoire :

— C’est honteux, disait le vieux commandant de la Garde impériale, honteux, ces hommes du Quatre Septembre qui choisissent pour faire une révolution le moment où l’ennemi foule le sol de la patrie !

Barrus protesta, les yeux enflammés, la voix vibrante :

— L’épée de la France gisait dans la boue, ces hommes l’ont relevée pour frapper l’ennemi. Personne n’a renversé l’Empire Il est tombé de lui-même, comme une chose pourrie.

— Vous parlez en démagogue ! criait Carrouge.

— Je parle en patriote. Toute la France s’est prononcée contre lui, nous sommes les seuls à le reconnaître encore.

Carrouge affirma :

— Nous sommes liés par notre serment !

— Notre serment à qui ? À un Empereur prisonnier ? À une Impératrice en fuite ? Sommes-nous les soldats d’un homme ou d’un pays ? Où est la France ? à Wilhemshohe ? à Hastings ?

— Barrus a raison, intervint Bersheim, s’il n’y a plus d’Empire, la patrie reste ! En quoi le serment du maréchal l’empêche-t-il de remplir ses devoirs militaires ? Quelles que soient leurs opi-